SOUVENIRS D'UN GAMIN DE 1895

 

Manuscrit trouvé dans une bouteille... Euh, je veux dire, dans un vieux grenier... abondamment ventilé par le vent de la mer qui s'y invitait comme chez lui en passant sous les tuiles.

 

TABLE DES MATIERES

I      Il y a, sur la côte Ouest de la presqu'île du Cotentin...
II      L'envie d'écrire mes souvenirs naquit un jour de Juillet...
VIII     Notre domicile se trouvait à Cherbourg...
IX     Diélette est un petit port niché dans les falaises...
X     L'été de 1894 sur la côte Nord du Cotentin fut très beau...
XI     Si vous allez quelquefois à Diélette...
XII     Nous revînmes à Cherbourg...
XIII     Les rues où nous avions habité jusqu'alors...
XIV     Le 1er Septembre 1895, je commençai de fréquenter la grande école...
XV     L'école me révéla deux choses merveilleuses...
XVI     Le lundi 5 Octobre 1896, Cherbourg s'éveilla sous les rafales...
XVII     Je n'ai pas l'intention de vous faire suivre pas à pas...
XX     Je passai mon Certificat d'Etudes...
Notes
POSTFACE

 

I

Il y a, sur la côte Ouest de la presqu’île du Cotentin, un long couloir de mer, pavé d’écueils et de barres de sable, qui s’étire entre le littoral français et les îles anglo-normandes. C’est le passage de la Déroute.

Si l’on en croit certaines légendes d’autrefois, Jersey, Guernesey, Aurigny, Serk, Herm et tous les îlots ou cailloux qui les entourent sont des morceaux détachés de la terre de France lors d’une grande marée d’équinoxe, au printemps de l’an 709 de notre ère1. Le cataclysme engloutit, dit-on, des villes, des villages, des forêts et des hommes en grand nombre ; des vieux racontent encore que, certaines nuits de bourrasque, on entend, dans les accalmies du vent, d’étranges sons de cloches lointains monter de la mer pour les messes des trépassés.

Quoi qu’il en soit, le passage de la Déroute, qui s’amorce au cap de Flamanville et finit avec le raz Blanchard, est un des plus mauvais coins de côtes de France, mais les marins ont eu cette chance qu’il n’est pas situé sur les grandes routes maritimes. Aussi les seuls qui aient eu à l’affronter sont les pêcheurs du littoral, quelques caboteurs descendant vers Granville, Cancale ou Saint-Malo, ou encore les avisos du service hydrographique de la marine. Il y a une cinquantaine d’années2, on y voyait aussi quelques voiliers et un petit vapeur assurant entre Jersey et Portbail un commerce assez important de foin, de pommes de terre, de bétail, et un certain nombre de voyageurs.

C’est à Portbail que je suis né un matin d’automne de l’année 1888. On m’a dit quelquefois depuis –chose qui chatouillait chaque fois ma vanité- que le petit steamer qu’on appelait « Le Vapeur », comme s’il n’y eut eu que celui-là sur les Sept Mers, et qui s’appelait en réalité le Cotentin, arbora le grand pavois lors de mon arrivée au monde.

C’est tout à fait vraisemblable, car mon père exerçait à l’époque le commandement de ce navire, et, dans la famille que formait en ce temps-là un équipage, chaque heureux événement familial était fêté de tous, de même que chaque décès était pleuré par tous. Dans le premier cas, on couvrait le navire d’un déploiement coloré d’étamine. Dans le second, le pavillon était mis en berne.

De plus, comme de nombreux patrons de caboteurs amarrés au quai étaient des amis de mon père, leurs cotres hissèrent également le pavillon en tête de mât à l’unisson. Et mon baptême fut, me dit-on, l’occasion d’une ribote soignée pour une bande de gaillards.

Ma première enfance se déroula pour ainsi dire les pieds dans l’eau. Notre maison était bâtie au bord d’un chemin qui longeait la grève, au fond du havre que la haute mer léchait à l’étale, en face de notre porte. Les jours de grande marée, le flot envahissait les chemins et, lorsqu’il ventait d’aval, aux sigyzies, notre seuil devait être protégé par un muret de pierres sèches et d’argile.

Dès que je pus marcher, je me dirigeai vers la mer. Mes premiers jeux furent de barboter dans les flaques et de m étaler parmi les galets vaseux. Je me relevais outrageusement barbouillé de fange grise et verte et poussant des cris d’écorché vif. Ma mère arrivait les bras au ciel. Elle me consolait prestement de quelques taloches en me promettant les pires châtiments si jamais je m’avisais de recommencer. Hélas ! Je recommençais toujours.

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II

L’envie d’écrire mes souvenirs naquit un jour de Juillet 1940. Depuis trois semaines, l’ennemi souillait de ses lourdes bottes le pavé de Cherbourg. Semblable humiliation n‘était pas arrivée à la vieille cité depuis deux siècles, depuis ces jours de 1758 où les anglais l’avaient occupée grâce à la veulerie d’un gouverneur sans énergie. Et encore avaient-ils senti très vite le sol leur brûler sous les pieds, et s’étaient-ils rembarqués sans demander leur reste après avoir, durant huit jours, pillé, ravagé et brûlé…

En Juillet 1940, les allemands, eux, étaient restés et commençaient de s’installer. On les rencontrait, se promenant dans les rues par bandes hilares, fiers de leur facile victoire sur cette France que leurs pères appelaient « l’ennemi héréditaire », mais laissant percer malgré eux une sorte de reconnaissance pour un adversaire qui, après les avoir vaincus vingt-deux ans auparavant à force de courage et de volonté indomptable, s’était cette fois si mal défendu. Il en résultait, dans leurs contacts forcés avec la population, l’extériorisation d’une bonhomie qu’ils pensaient indulgente, et qui blessait notre sensibilité mise à vif par la soudaineté et l’ampleur de la défaite.

Je suis un homme du peuple. Je suis entré dans la lutte pour l’existence avec le mince bagage du certificat d’études primaire, ce bachot des pauvres. Après avoir été mousse dans la marine de commerce, puis apprenti dans une usine3, je suis devenu ouvrier métallurgiste. J’ai rudement trimé sur mon enclume. Je suis parti en août 1914, le cœur lourd, mais le front haut, pour défendre la France en péril. J’ai laissé un bras sur le champ de bataille. Rentré dans mon usine, j’ai pris d’autres outils, le compas et le tire-lignes, étrangement plus pesants ceux-là que les tenailles et le marteau de forgeron, car il fallut que l’esprit et le cerveau suppléassent au bras absent.

Quinze ans plus tard, la confiance de mes chefs m’avait élevé au rang de Chef de Service et membre du Conseil de Direction. Ayant pénétré dans des milieux différents, j’ai beaucoup observé. J’ai vu à l’œuvre des hommes divers, dont l’un fut un apôtre de la justice sociale. J’ai constaté les ravages causés sur l’esprit des ouvriers par les théories absurdes propagées par de pseudo-serviteurs du peuple, qui étaient en réalité des exploiteurs de sa misère. J’ai assisté, plein de rage impuissante, à la disparition progressive de toutes les lumières qui avaient guidé notre jeunesse : la conscience et l’honnêteté professionnelles, la joie du travail bien fait, le dévouement à la Patrie, la croyance en un Dieu de justice et de bonté, suprême refuge des hommes. J’ai vu la France, trahie par ses anciens alliés, glisser de renonciation en renonciation, jusqu’à la spoliation de ses droits pourtant consacrés par tant de sang versé. J’ai été témoin du découragement qui lui fit prêter l’oreille à des rhéteurs de mauvais aloi, comme un malade épuisé accepte les drogues les plus suspectes des plus odieux charlatans. J’ai vu la France, notre France, la France de la Marne et de Verdun, rouler dans la boue au cours de la plus tragique catastrophe de son histoire.

Avant d’entamer ce que, plagiant le vieil Erckmann, je pourrais appeler « Histoire d’un homme du peuple », je voudrais vous dire ceci :

Vous trouverez collé, sur la page de garde de ces souvenirs, un rectangle de papier surmonté de deux drapeaux tricolores. Depuis le jour de 1915 où il me fut remis par l’abbé Cornet, dans sa petite église d’Olivet, j’ai porté dans un coin de mon portefeuille cet acte de foi patriotique, composé au lendemain de notre défaite de Charleroi, le 22 Août 1914. A chacun des pas que faisait la France aveugle vers l’abîme, je l’ai relu. Le 19 Juin 1940, lorsque, les yeux brouillés par les larmes, je vis le drapeau rouge à croix gammée flotter au-dessus du fort du Roule, un passage de ce credo fulgura dans mon cerveau : « Je crois à la France éternelle, impérissable et nécessaire ».

J’espère que le destin vous épargnera de telles heures déchirantes. Mais j’aimerais simplement que, si la patrie connaît encore les coups du sort, cette conviction demeure dans vos esprits. Obstinément. Orgueilleusement.

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(Il manque ici de nombreuses pages d’un cahier qui n’a pas été retrouvé).

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La rivière roule vers la mer ses eaux paresseuses. Les cris des mouettes qui tournaillent autour du campement ont l’air d’éclats de rire moqueurs à l’adresse de ces matelots transformés en bohémiens.

Au jour fixé par l’annuaire des marées, le canot se place devant la Gazelle et quatre hommes souquent vigoureusement sur les avirons. Le navire frémit un peu en quittant son lit de vase.

Une heure plus tard, il a repris dans la baie des Veys sa course vers le Havre. Et je regarde avec regret la côte verte qui s’éloigne peu à peu et devient bleuâtre dans la brume de chaleur.

A cette époque, où l’on ignorait encore le doryphore, il se faisait au printemps, entre le Nord-Cotentin et les ports anglais, un grand commerce de primeurs et principalement de pommes de terre. A Barfleur et à Saint-Vaast des voiliers chargeaient à pleines cales les caisses de bois contenant les tubercules et les transportaient à Southampton ou Bournemouth, Falmouth et autres ports de la côte anglaise.

C’était un temps de vie terriblement active –« marche ou crève » disaient les équipages- durant lequel les bateaux ne moisissaient pas le long du quai.

Les bons marcheurs faisaient prime auprès des expéditeurs. Le Royal était l’un des meilleurs de la flottille et les tempêtes de printemps dans la Manche ne l’arrêtaient guère. Les caboteurs du Cotentin appelaient cette période de navigation forcenée la « saison des patates » ou plus simplement « la Saison ».

Quant elle arrivait, ma mère et moi quittions le navire pour tout le temps qu’elle durait.

 

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VIII

Notre domicile à terre se trouvait à Cherbourg, rue des Sables.

Lorsque j’eus cinq ans, je fréquentai pour la première fois l’école. Ce changement d’existence impressionna fortement mon cerveau d’enfant.

C’était une école maternelle –une école d’asile comme on disait plus volontiers en ce temps là- qui existe toujours à l’angle des rues Tourville et Ingénieur-Cachin.

J’entrais dans un monde tout nouveau pour moi et je me sentais étranger parmi tous ces autres enfants qui m’étaient inconnus. Ma pensée s’évadait constamment vers mon père et son Royal. Aux murs clairs étaient accrochés des tableaux coloriés représentant des animaux. L’un de ces animaux était un chien, un bouledogue sur lequel j’avais les yeux fixés. Un jour j’eus une crise de larmes devant cette image. La directrice de l’école, madame Thomin, surprise, entreprit vainement de me consoler. Je répétais sans cesse « Ravachol…. Ravachol… » La bonne dame ne pouvait pas savoir que ce nom n’évoquait pas pour moi l’anarchiste tristement célèbre, mais le chien du Royal. Elle ne comprit que lorsqu’elle eut rapporté l’incident à ma mère.

Elle s’intéressa dès lors à son « petit goëland4 en cage » et sut si bien éveiller ma curiosité d’enfant que je me mis à apprendre à lire avec une véritable passion. En quelques mois, c’était chose faite. Mon père lui-même parut étonné et m’embrassa très fort.

Deux souvenirs de ce temps sont demeurés gravés dans ma mémoire : un incendie et un naufrage.

L’incendie détruisit, la nuit, rue Cachin, un grand immeuble habité par un de nos parents, minotier à Cherbourg.

C’était la première fois que je voyais une maison brûler. Les gerbes de flammes jaillissant des fenêtres, leur grondement furieux, les tourbillons incandescents qui bondissaient au-dessus de la toiture, la lueur rouge embrasant le ciel jusqu’aux nuages, me causèrent une impression profonde où la terreur le disputait à l’admiration.

Quant au naufrage, il se produisit aussi la nuit, et eut pour cause une tempête furieuse du Nord-Ouest qui balaya la rade. Le vaste plan d’eau n’était pas, en 1893, compartimenté par les digues du Homet et des Flamands, et les caboteurs mouillés en petite rade couraient, par coup de vent d’amont, de sérieux risques d’échouage.

Au jour, on vit cinq goëlettes au plain sur les cailloux, entre les Flamands et l’actuelle rue de la Bretonnière. Ces goëlettes étaient chargées de sacs de ciment destinés aux travaux des digues Chavagnac et Collignon. On déchargea les sacs pour alléger les goëlettes avant de les renflouer, mais les navires avaient tous leurs cales pleines d’eau. Le ciment mouillé se pétrifia en séchant et fut abandonné aux riverains. Voilà pourquoi, durant de longues années, on put voir, en suivant le boulevard Maritime, des champs bornés par des murets constitués d’étranges blocs grisâtres en forme de sac.

A l’automne de 1893, mon père quitta le Royal et prit le commandement du Saint-Guillaume. Le Saint-Guillaume était un dundée d’environ cent tonneaux. Il transportait de Diélette à Cherbourg les blocs de granit employés pour la construction de la digue et du fort Chavagnac, qui ferment à l’Ouest la grande rade.

Ma mère et moi passâmes à Diélette l’été, l’automne et une partie de l’hiver de 1894. Ce fut pour moi une année à laquelle, même à présent, je ne pense pas sans mélancolie.

Songez donc, mes enfants !... J’avais six ans, l’âge où l’esprit s’éveille aux contacts de l’extérieur. Je courais les grèves en compagnie d’une bande de galopins de mon âge. Je pêchais dans les mares. Je respirais à pleins poumons. Je vivais. J’étais heureux. Ma mère, lorsque je rentrais, vêtements en loques, me grondait un peu, pour la forme, car elle voyait combien cette existence profitait à ma santé et elle souriait en regardant ma figure, mes bras et mes jambes tout bronzés par le soleil et le grand air.

Tôt levé, je partais rejoindre mes camarades. Chacun de nous portait sur son dos une hotte d’osier trop grande pour sa taille, et sur l’épaule un hanet et un croc composé d’un hameçon à congre ligaturé par des fils de fer sur un manche à balai.

Nos terrains d’action étaient variés. Tout d’abord les pieds des falaises sous la Cabotière. Lorsque le jusant avait découvert les bancs de roches, nous nous aventurions d’un pied prudent à travers les blocs recouverts de varech glissant. Sous ce varech, on trouvait, avec de gros bigorneaux noirs, une infinité de ces coquillages coniques qui se collent sur la pierre et se nomment patilles. Dans la région, on les appelle les flies. Les matelots les baptisent berniques. Les berniques tiennent si solidement sur le roc qu’il faut les en détacher avec la lame d’un couteau.

Comme ma mère aimait beaucoup les flies, à chaque marée, j’en rapportais une certaine quantité qui lui était spécialement destinée. Je me souviens que, la première fois, j’avais choisi les plus grosses, celles qui atteignaient le diamètre d’une soucoupe, et qu’au retour, j’avais exhibé triomphalement ma pêche. Je ne compris rien au sourire désabusé qui l‘accueillit. Alors mon père m’expliqua que ces énormes flies étaient pour le moins centenaires et coriaces en conséquence, et qu’il fallait mieux prendre les petites, celles qui couvraient à peine une pièce d’un sou.

La marée descendante ne tardait pas à découvrir, après les bancs de roches, une bande de sable au-dessus de laquelle des rocs isolés s’érigeaient comme des menhirs. Certains de ces monolithes d’un bleu-noir luisaient aux angles de vagues irisations métalliques, et ils étaient, moins que les autres, recouverts par la lèpre marine des bernaches. C’étaient des blocs de minerai de fer, autrefois enclos dans la falaise. Le travail millénaire de la mer, des pluies et du vent avait dilué la terre et les roches qui les entouraient et les menhirs de minerai, leurs arêtes à peine émoussées, s’étaient trouvés seuls debout sur les grèves.

Au pied de ces masses métalliques, un anneau liquide profond de cinquante centimètres à un mètre subsistait lorsque la mer s’était retirée. L’eau en était extraordinairement claire, et peuplée de grosses crevettes roses et de poissons longs comme la main, parfois d’un beau vert translucide, parfois revêtus de couleurs aussi vives que celles qui ornent le plumage de certains oiseaux exotiques. C’est sans doute pourquoi nous appelions ces poissons des « perroquets ». Les pêcheurs les nomment vras, lieux ou vieilles.

La capture des perroquets était l’occasion de luttes épiques. Les poissons, affolés, zigzaguaient désespérément dans la mare. Nous les pourchassions avec nos hanets, nous gênant les uns les autres, dans l’eau jusqu’au ventre, et nous aspergeant merveilleusement par nos mouvements brusques. Parfois, le pied de l’un d’entre nous glissait sur un galet immergé et le maladroit disparaissait dans une gerbe d’écume retentissante. Le malchanceux se relevait ruisselant, aveuglé, les cheveux pleins d’algue, sous les lazzis de toute la bande. Il se déshabillait alors complètement et étendait ses hardes sur le sable pour qu’elles séchassent au soleil pendant que lui-même courait se rouler dans les vagues, au bord de la grève.

Ces chutes malencontreuses consacraient notre défaite dans la bataille livrée aux perroquets. Lorsqu’elles se produisaient, l’eau déjà fortement remuée devenait tellement trouble que les malheureux poissons pouvaient enfin se réfugier dans quelque infractuosité du roc où ils demeuraient cachés sous les herbes marines. Nous n’avions pas la patience d’attendre que l’eau fût redevenue claire.

Dans les trous profonds –les houles- situés à la base des rocs, nous trouvions des petits congres ou vigrets, des araignées de mer et, aubaine la plus désirée, de jeunes homards, appelés criquets. Nous délogions tout cela des houles en farfouillant dans le trou avec un croc.

Il nous arrivait de nous transformer en rocailloux, c’est-à-dire que nous déposions tout notre attirail sur la grève et que nous soulevions les cailloux épars pour voir ce qui pouvait se cacher dessous. La pierre renversée démasquait quelque clos-poing ou quelque gros crabe rouge qui s’enfuyait aussitôt, dressé sur la tranche de sa carapace, en nous menaçant de ses pinces braquées.

Parfois, un de ces cailloux chevelus résistait à nos efforts et nous devions renoncer à le retourner. C’était encore un morceau de minerai de fer, provenant, celui-là, de la mine la plus proche.

D'autres fois, nous choisissions comme terrain d’aventure les vastes plages que le reflux découvre du côté de Siouville. Notre arme était alors une foëne formée d’une fourchette liée, comme l’hameçon à congre, à l’extrémité du manche à balai.

A marée basse, de grands espaces de sable restaient recouverts de quelques centimètres d’eau où des plies et même des soles demeuraient prisonnières jusqu’au flot. Nous parcourions ces mares l’œil au guet, la fourchette-foëne en arrêt. Les poissons plats, au moindre mouvement transmis par l’eau, s’enterraient aussitôt sous une mince couche de sable, mais leurs contours demeuraient visibles à nos regards exercés et, surtout, leurs yeux piquaient de deux points d’or la teinte grisâtre du fond. Nous approchions prudemment de la silhouette devinée et un preste coup de foëne était décoché à son adresse. Nous brandissions nos captures embrochées sur la fourchette avec des hurlements d’enthousiasme.

Cependant, si lestes que nous fussions, le poisson était souvent plus vif que nous, un bref coup de queue le dégageait de son refuge de sable au moment précis de l’attaque, et il allait, avec une rapidité d’éclair, s’enterrer ailleurs. Quand sa taille en valait la peine, nous poursuivions la chasse. Là aussi eurent lieu des poursuites enragées, où le dernier mot ne nous resta pas toujours. La mer montante finissait par délivrer les victimes de leurs tourmenteurs.

Lors des marées de pleine lune, sur les plages complètement asséchées, nous trouvions des lançons, ce poisson argenté, aux formes effilées, au museau pointu, qui vit dans l’épaisseur du sable, à l’intérieur duquel il se faufile avec une extraordinaire promptitude. Il nous fallait fouiller le sable avec une bêche. Quand le lançon donnait, il suffisait de promener un râteau sur la plage pour voir, dans les minuscules sillons ainsi creusés, se débattre des dizaines de poissons5.

A l’endroit où la rivière la Diélette se jette dans la mer, entre les deux pitons granitiques appelés prétentieusement le mont Saint-Gilles et le mont Saint-Pierre, nous pêchions, à marée basse, dans le lit même que le ruisseau s’est frayé à travers les sables, des poissons semblables au lançon, mais de plus forte taille. Nous les appelions des lances. Ils étaient gros comme le pouce et longs de trente à quarante centimètres. Pour le capturer, nous nous aidions d’une faucille qui nous aidait à zébrer le sable devant nous à mesure que nous avancions, de grands coups de taille et de revers. Les lances surgissaient alors du fond pour s’enfuir. Il fallait aussitôt les arrêter sur place d’un coup du dos ou du plat de la faucille, en évitant de les couper en deux. C’était un jeu d’adresse où la vivacité devait doubler la rectitude du coup d’arrêt. Il est évident que bien des lances réussirent à nous échapper.

Pour la pêche aux lances, nous devions être chaussés pour le moins d’espadrilles, car, outre que nous courions le risque de nous faire sauter un doigt de pied d’un coup de faucille maladroit, notre escrime dans le sable en délogeait les vives qui s’y trouvaient cachées.

La vive est un poisson brun rayé d’une teinte plus sombre. Il porte un dard extrêmement venimeux dont la piqûre engendre presque immanquablement un phlegmon. Nous avons appris à nous en défier et nous les laissions fuir à leur aise si nous avions manqué notre premier coup.

Certains jours, nous allions tendre des libourets pour attraper des mauves6 à la ligne. Le libouret n’est autre chose qu’un poisson mort garni d’hameçons attachés à une ligne solide dont on enterre le bout dans le sable après l’avoir fixé à une traverse de bois ou à une pierre. On jette ensuite le poisson mort sur la grève. On emploie le libouret également à marée haute : dans ce cas, l’appât est fixé sur un petit flotteur de liège qui doit rester invisible.

Ce n’est pas pour les manger que nous attrapions des mouettes, mais pour les apprivoiser et les mettre dans les jardins, après leur avoir rogné les plumes des ailes. A Diélette, chaque jardin possédait plusieurs mauves qui le nettoyaient consciencieusement des limaces et des escargots. Tous ces oiseaux étaient complètement apprivoisés et avaient oublié quel procédé barbare avait permis leur capture.

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IX

Diélette est un petit port niché dans les falaises auxquelles s’amorce le cap de Flamanville, à l’ouvert du Passage de la Déroute. Il se compose en réalité de deux ports enclavés l’un dans l’autre : le Vieux-Port, limité par une jetée courbe qui servait d’abri à quelques embarcations de pêche, et le Port-Neuf, qui entourait le premier, et qui était lui-même protégé par une jetée coudée où accostaient les caboteurs à voile ou à vapeur chargées de transporter le granit des carrières ou le minerai de fer de la mine.

Il y avait en effet une mine à Diélette, une mine comme il y en a peu de semblables en Europe, et qui mérite donc une petite digression.

Le puits de descente a été foré dans le rivage même, au pied des falaises de Guerfa, en un lieu appelé la Cabotière. Les galeries d’extraction s’enfoncent sous la mer jusqu’à une distance de trois kilomètres de la côte. On en tire un minerai d’une richesse inouïe (il titre 72%), qui n’est égalé que par les meilleurs minerais suédois. Mais le minerai de Diélette, pour être traité, nécessite une technique particulière et des installations spéciales. De plus, la région manque cruellement de grandes voies terrestres pour l’expédition de la production ; la seule route ouverte est la mer. Or le port n’est praticable que pendant les mois d’été, et seulement à des navires de faible tonnage. Ce qui explique les échecs successifs des compagnies qui tentèrent l’exploitation.

Vers 1910, la mine fut acquise par l’industriel allemand Thyssen. Celui-ci, en même temps qu’il remettait la mine en état de production, construisait près de Caen des hauts fourneaux et des laminoirs. Thyssen fit construire à Diélette une installation de chargement en mer à qui ne manquèrent ni l’audace de conception, ni les capitaux. Elle se composait d’un îlot artificiel situé en pleine mer, à environ un mille et demi de la Cabotière, et d’un transporteur aérien à câble reliant l’îlot au carreau de la mine.

L’îlot prit naissance sous l’aspect d’un énorme caisson en tôle d’acier, qui fut monté à Cherbourg sur le grand-Platou, à l’endroit même où sont actuellement les chantiers de construction Barbenchon et Doucet. Le lancement à lamer de cette sorte de tour conique, son remorquage à travers les courants du raz Blanchard, son mouillage à l’emplacement exact furent peu faciles mais se trouvèrent cependant menés à bonne fin. Rendu à son poste et solidement affourché sur ses ancres, le caisson fut lesté par sa partie supérieure demeurée ouverte, jusqu’à ce qu’il reposât solidement au fond.

La voie aérienne du transporteur relia l’îlot ainsi constitué à la Cabotière, et bientôt les bennes pleines de minerai se succédèrent en files sur les câbles pour aller se déverser dans les cales des cargos amarrés au caisson. Durant le temps d’une seule marée, il fut désormais possible de charger 3000 tonnes. Le seul obstacle resta la fréquence des coups de vent de noroît qui obligeaient les navires à interrompre leur chargement pour s’éloigner de la côte dangereuse ou aller se réfugier en rade de Cherbourg pour y attendre l’accalmie.

Lorsque éclata la guerre de 1914, la Société des Mines de Diélette, étant propriété de l’ennemi, fut placée sous séquestre.

Or, la présence, sur une côte non défendue, d’une installation d’embarquement, qui pouvait instantanément se transformer en installation de débarquement, donna des insomnies à l’Amiral Préfet Maritime de Cherbourg. Il en fit part au Ministre de la Marine. Celui-ci fit examiner la question par ses services et un jour arriva l’ordre de l’Amirauté de détruire le caisson et le transporteur. Le croiseur cuirassé Gloire vint donc mouiller devant Diélette. Sa compagnie de débarquement prit pied sur l’îlot et fit sauter toute l’installation à l’aide de cartouches de mélinite. Puis, de quelques coups de ses pièces de 194, le croiseur estropia irrémédiablement le caisson qui avait coûté tant d’efforts et tant d’argent.

La guerre terminée, l’affaire fut reprise, cette fois-ci par une société anglaise. Les nouveaux propriétaires décidèrent qu’un caisson en béton armé remplacerait avantageusement le défunt caisson métallique, définitivement mis hors d’usage par les tempêtes d’hiver après les canons de la Gloire. Un entrepreneur nommé Raguet imagina de construire un îlot flottant dans le port même de Diélette. Ainsi, on éviterait le remorquage périlleux à travers le raz Blanchard. Le caisson fut édifié sans encombre sur une énorme charpente de bois d’où il devait glisser à la mer. Mais, au moment du lancement, la charpente s’écrasa, le caisson se disloqua et tout fut à recommencer.

La Société Cherbourgeoise du Ciment Armé se chargea alors de la construction. Le nouveau caisson fut moulé dans la grande cale de radoub du Homet. Lorsqu’on eut ouvert la porte de la cale, il flotta naturellement et on put le remorquer jusqu’à l’endroit assigné, où il fut ancré et coulé sans autre incident que la perte d’une chaloupe à moteur qui sombra. Un nouveau transporteur fut tendu. La mine, qui avait été noyée, fut asséchée, et l’exploitation reprit jusqu’à la grande crise économique qui précéda la Guerre Planétaire.

Les deux ports de Diélette sont aujourd’hui quasi inutilisables. Comme beaucoup de petits ports qui pullulent le long des côtes de France, ils furent creusés à une époque où un cabotage intensif suppléait, dans les régions maritimes, à l’insuffisance des transports terrestres. Le développement des chemins de fer porta un premier coup aux petits ports mal situés. Puis le vingtième siècle vit s’établir des courants économiques qui imposèrent la construction de grands ports équipés d’un outillage à haut rendement. Le port-usine tua le port-artisan en même temps qu’il forçait à disparaître la majeure partie des flottilles de cabotage.

Les emporia maritimes absorbèrent tous les crédits disponibles et, faute d’argent, les petits ports cessèrent d’être dragués et entretenus. Diélette qui, par sa position ignorée du réseau ferré et mal desservie par le réseau routier, eut mérité un traitement de faveur7, fut abandonné à l’ensablement. Aujourd’hui, le sablon emplit le Vieux-Port jusqu’au niveau de sa jetée, et envahit le Port-Neuf sur les deux tiers de sa surface.

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X

L’été de 1894 sur la côte Nord du Cotentin fut très beau.

Déjà, Diélette se voyait choisi par de nombreuses familles parisiennes qui venaient y chercher, de préférence à la vie factice des stations balnéaires réputées, la saine existence près de la mer sauvage, dans une nature demeurée elle-même. Il n’y avait pourtant pas de villas à Diélette. Les « baigneurs » logeaient chez l’habitant qui consentait à louer une pièce de sa maison. On rencontrait là quelques-uns de ces peintres épris de la singulière beauté des paysages marins de la Hague, du raz Blanchard et de la Déroute, en même temps que de la lumière extraordinaire qui les fait vibrer les jours d’été.

L’un de ces artistes devint l’ami de mon père. Il s’appelait Maufra. Je me rappelle qu’il campa de magistrale façon, sur une de ses toiles, deux très vieux mendiants, Marg’rite et Berdat, qui hantaient une grotte au revers des falaises. Les deux vieillards étaient représentés dans leur pose habituelle, debout devant leur logis de granit, à l’entrée toute noircie de fumée, courbés sur leurs bâtons, besace au côté. Maufra avait saisi et rendu d’une manière émouvante, qui me frappa malgré mon jeune âge, l’étincelle narquoise embusquée entre les paupières à demi fermées de Berdat et surtout l’expression de calme renoncement, de douce sérénité qui baignait le visage de sa compagne, presque aveugle.

Le 24 Juin 1894, les journaux apportèrent la nouvelle de la mort du Président de la République Sadi Carnot, assassiné la veille à Lyon par l’anarchiste italien Caserio.

Le Saint-Guillaume mit son pavillon en berne.

Les circonstances particulières du drame, surtout le poignard dissimulé dans un bouquet présenté au président par Caserio, causèrent une indignation qui dégénéra bientôt en colère furieuse contre les italiens en général. Beaucoup d’ouvriers de cette nationalité travaillaient dans les carrières de granit de la région. Assez peu justement, on leur fit partager la responsabilité du crime de leur compatriote. Des rixes éclatèrent. Les italiens sortirent le couteau. Les « italboches », comme disait, furent expulsés des cafés, pourchassés sur les routes, assommés à coups de trique jusqu’à ce qu’ils n’osassent plus se montrer. Ils quittèrent le pays en grand nombre. Partout en France, on commençait à haïr la « sœur latine », cette nation odieuse qui, déjà, pour récompenser notre pays de lui avoir donné l’existence, avait conclu une alliance militaire avec notre ennemi mortel -tout comme elle devait récidiver, quarante-six ans plus tard, sous le régime des bandits fascistes.

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XI

Si vous allez quelquefois à Diélette, poussez jusqu’au pied de feu de la jetée neuve et regardez vers le Nord.

Vous verrez se développer devant vous, en un arc qui va de Siouville au nez de Jobourg, la baie de Vauville bordée par les hautes dunes de sable de Biville. Derrière vous, vous avez les deux ports de Diélette orientés Nord-Sud.

A vos pieds, devant l’entrée du Port-Neuf, s’entrechoqueront les ralinguages causés par les courants et la nature du fond, et vous pourrez constater combien les interférences des vagues rendent difficile l’accès au chenal. Si le vent souffle un peu frais de la partie Nord, vous vous rendrez compte du ressac terrible qui se propage à l’intérieur même du Port-Neuf le long de la jetée.

Mais si le vent vient du Nord-Ouest en coup de tabac, il est inutile de chercher à atteindre le bout du môle. Vous n’y parviendriez pas. De grosses lames balaient l’ouvrage et retombent en cascade vers l’intérieur. De plus, ces lames draguent, sur la grève intérieure, les galets et les morceaux de minerai épars et les assènent comme des volées de projectiles sur les ponts et les hommes de quart des navires accostés, défonçant les claires-voies et même les capots.

S’il vous arrive d’assister à ce spectacle, vous comprendrez sûrement pourquoi un bateau assailli à quai par une bourrasque de Noroît, bloqué dans cette cuvette dont l’exiguïté lui ôte toute possibilité de manœuvre pour se dégager, peut se trouver immédiatement en perdition dans le port même.

Le moment est venu de vous conter les péripéties du premier naufrage que connut mon père.

Le Saint-Guillaume avait terminé son chargement de blocs de granit assez tard dans l’après-midi. Il devait mettre à la voile dès que l’étiage de la marée lui permettrait de franchir le chenal, de façon à passer le Raz avant le courant de renversement du flot.

J’avais remarqué que mon père était soucieux. Plusieurs fois, je l’avais vu escalader le gradin supérieur de la jetée et examiner le large dans le Nord-Ouest.

Le temps était en mal d’équinoxe. Un coup de vent se préparait. Ciel bouché. Mer laide, couleur d’eau de vaisselle, sur laquelle couraient des galopades d’écume grise. Le baromètre accusait une chute brutale. Des grains subits s’abattaient sur la baie dont ils masquaient les vastes pans.

La nuit vint cependant sans que la bourrasque se déchaînât. Je me couchai et ne tardai pas à m’endormir profondément.

Quelque chose me fit ouvrir les yeux, l’esprit tout embrumé de sommeil. Je ne saisis pas immédiatement de quoi il s’agissait. Il semblait qu’une main formidable avait empoigné la maison et la secouait. J’entendais en même temps un bruit effrayant formé de ronflements, de sifflements et de hurlements forcenés. Et brusquement je compris et me dressai sur mon lit. C’était l’ouragan de Noroît redouté par mon père.

J’occupais une petite chambre contiguë à celle de mes parents, au premier étage de la maison. Par la porte demeurée ouverte, je vis que la lampe était allumée dans leur pièce. Ma mère n’était pas couchée. Elle allait et venait, s’arrêtant à chaque instant devant la fenêtre, dont elle écartait les doubles rideaux pour essayer de voir au dehors. Un moment, elle s’enveloppa la tête de sa capuche de laine, endossa un lourd manteau et descendit l’escalier. Quelques minutes plus tard, elle était de retour dans la chambre, étourdie et toute chancelante. Elle se laissa tomber dans le fauteuil et se couvrit la figure de ses mains. Je crus qu’elle pleurait. J’eus peur et appelai « Maman ! » Elle vint aussitôt. Elle avait le visage dévoré d’inquiétude, mais ses yeux étaient secs.

« Dors ! » me dit-elle… « Il n’y a rien. C’est le vent qui m’a réveillée. Je suis descendue pour voir ».

Je devinais bien son angoisse, et que la tempête, avec une force terrible, l’avait bousculée au pied de l’escalier et forcée de rentrer. Je compris aussi qu’il ne fallait pas ajouter à son tourment et me recouchai sagement. La tête enfoncée sous l’oreiller pour entendre le moins possible, j’écoutais cependant le fracas de fin du monde qui faisait rage au dehors.

Les rafales fonçaient sur les falaises et sur les maisons de granit de la bourgade, rebondissaient aux surfaces planes, se déchairaient aux angles, tourbillonnaient, haletaient et hurlaient comme une meute de loups courant dans les airs. Par instants, lorsque survenaient quelques secondes d’accalmie, un grondement de forge emplissait à lui seul tout l’espace. Les yeux clos, je voyais les grandes vagues, chargeant du Noroît, submerger les menhirs de minerai et les blocs de granit de la Cabotière et s’écraser dans un grondement de tonnerre sur la jetée Neuve. Et je voyais aussi, distinctement, le Saint-Guillaume, tout petit, le long du môle, sous les avalanches d’eau.

Et soudain, je sus qu’il était en danger. Rejetant mes couvertures, je courus vers ma mère en criant, la voix rauque : « Papa !... »

Ma mère avait reçu elle aussi l’avertissement secret, car elle me repoussa et courut à la fenêtre qu’elle tenta d’ouvrir. La pression du vent l’en empêcha. Alors, elle se colla le visage à un carreau. On ne distinguait au dehors, au-delà du rideau de pluie qui roulait sur la vitre, qu’un bloc d’obscurité piqueté parfois d’une faible lueur verte par le feu de la jetée, visible par instants entre les grains.

Ma mère me fit vêtir et nous attendîmes crispés d’inquiétude.

Le temps passa…

Et tout à coup, la porte couloir du bas s’ouvrit et l’ouragan s’engouffra en rugissant dans la maison. Un pas lourd montait l’escalier lentement. Ma mère ouvrit violemment la porte et poussa un cri. Mon père entra dans la chambre.

Il y a près de cinquante ans que se déroule cette scène, mais je l’ai toujours devant les yeux.

Ma mère debout, les mains jointes. Mon père debout aussi, la tête basse, les bras pendants, chancelant de lassitude. Il était sans coiffure8. De ses cheveux collés, des filets d’eau lui coulaient sur la figure. Sa capote cirée dégouttait. Il avait du sang sur la main droite. Il demeurait inerte, rigide, l’air absent, regardant vaguement ses grosses bottes de cuir et la mare qui s’agrandissait autour d’elles sur le parquet.

Ma mère réagit aussitôt. Elle lui essuya le visage. Puis elle enleva sa capote, le fit asseoir et lui retira ses bottes. Il se laissait faire sans prononcer une parole. Alors seulement, elle questionna :

« Ton bateau ? »

Il répondit d’une voix blanche :

« Perdu… »

« Tes hommes ? »

Il releva la tête avec fierté :

« Sauvés. Tous ! Ils sont chez la mère Doyard… »

« Ta main ? »

« Rien… Une écorchure. »

« Où est le Saint-Guillaume ? »

« Sous le Mont Saint-Pierre »

Mon père se passa la main sur le front et dit doucement :

« J’ai bien cru que nous y resterions tous ! Mon premier naufrage ! Et dans un port ! »

Il ajouta :

« Ma pauvre barque ! »

Une grosse larme lui coula sur la joue.

J’ai connu beaucoup de marins. Beaucoup d’entre eux connurent des naufrages et il n’en est pas un seul, lorsqu’il lui arrivait d’en parler, qui n’eût les yeux mouillés. Voyez vous, mes enfants, ce n’est pas une invention des livres que l’amour d’un marin pour son navire !

La perte du Saint-Guillaume eut lieu dans des circonstances tant de fois prévues par mon père. L’ouragan avait très vite contraint le dundée à s’éloigner de la jetée Neuve. La position était intenable. De véritables trombes d’eau croulaient par-dessus l’ouvrage et les galets criblaient le pont comme une mitraille pourchassant l’équipage.

Le port de Diélette s’était transformé en chaudron de sorcière. Toute la surface du port n’était plus qu’un tourbillon de ressacs qui plaquaient le navire contre la jetée. Le dundée, à pleine charge, tossait dangereusement contre la maçonnerie. Pour le décoller du môle, mon père dut faire mouiller une ancre à jet à l’aide du canot. Cette opération, sur les eaux en délire, fut un vrai tour de force.

Le bateau parvint à s’éloigner de la jetée et à gagner le centre du Port-Neuf où il demeurait à l’abri des lames venant du chenal. Au milieu de la cuvette, la poussée de l’ouragan se faisait sentir plus brutalement, mais deux amarres étaient demeurées fixées aux organeaux du môle et maintenaient l’étrave dans le lit du vent. En outre, mon père fit mouiller les ancres tribord et bâbord. Tout ce qui pouvait être fait ayant été fait, il ne restait plus qu’à attendre.

A mesure que la marée montait, la mer devenait plus dure. Le dundée tanguait et roulait lourdement. L’abri précaire offert par la jetée contre les rafales diminuait en même temps que le niveau de l’eau s’élevait.

Dans un paroxysme de la tourmente, une des amarres cassa, puis l’autre.

Sur les ancres reposait donc désormais toute la sécurité du navire. Le fond de sable était de bonne tenue, mais il eût fallu pouvoir filer plusieurs maillons de chaîne pour assurer la prise, or l’espace manquait, dans cette maudite cuvette exiguë, pour mener à bien la manoeuvre.

Le dundée chassa irrémédiablement jusqu’à l’ouvert du port. Là, au dessus d’un fond rocheux, il se trouva assailli en plein travers par les lames arrivant du chenal.

Dès lors, le destin du navire était scellé. Le navire fit côte par l’arrière entre le mont Saint-Pierre et le mont Saint-Gilles. L’échouage fut terrible. La mer montait encore lorsque le Saint-Guillaume toucha. Les cagues capelèrent le navire de l’avant à l’arrière.

La côte était là, pratiquement à portée de la main, mais mon père se rendit compte très vite que toute tentative pour atteindre la grève eût amené mort d’homme. Il donna donc l’ordre à l’équipage de rester à bord, quelque difficile que fût la situation. Les hommes comprirent et se cramponnèrent là où ils purent. Le mousse, un enfant de treize ans, prit peur et essaya malgré tout de se jeter à l’eau. Mon père l’empoigna pour la maintenir contre lui, mais le gamin, affolé, se débattait comme un animal pris au piège, et mon père dut le faire attacher au mât du dundée.

La courte période de l’étale fut la plus pénible. Le dundée échoué n’était plus qu’une masse inerte livrée aux coups de boutoir des lames. S’il avait été sur lest, il eût conservé quelque chance de s’en tirer sans trop de dégâts. Mais, alourdi par sa charge, il fatigua et ses bordés crevèrent.

Deux heures plus tard, le jusant ayant commencé d’assécher le port, l’équipage du Saint-Guillaume se laissait glisser tout simplement le long de la coque et gagnait la berge sans encombre, le mousse en tête, mon père fermant la marche.

Le lendemain, debout sur les galets, mon père, que j’avais accompagné, contemplait son navire tristement.

C’était une matinée sans lumière, où les lointains plaquaient des taches de fusain sur le ciel sombre. Une matinée d’enterrement.

Le Saint-Guillaume était presque d’aplomb sur sa quille, mais il était frappé à mort. Il tombait à la gîte sur tribord, lentement, avec le jusant. La mer jaillissait aux hiloires et aux brèches des pavois défoncés. De temps à autre, une lame plus forte soulevait le navire. Alors il se dressait comme une bête qui agonise, et retombait lourdement sur son lit de cailloux.

D’autres marins étaient là. Un matelot, Jean-Marie Kerjolis, les bras croisés, mâchait sa chique en silence, le regard fixe, les mâchoires serrées. Il était tête nue dans le vent, et je remarquai qu’il tenait son bonnet chiffonné dans sa main droite.

Des paysans de la campagne avoisinante, attirés par le spectacle, crurent malin de s’en amuser. Mon père et Kerjolis leur imposèrent silence à coups de poing.

Il y eut une courte bagarre. Des pêcheurs accouraient, menaçants, pour prêter main-forte aux marins du dundée. Les paysans s’enfuirent, poursuivis par une volée de pierres et d’injures.

Cependant, le jusant couchait de plus en plus le dundée sur la grève. Une grosse lame le bouscula. La vague passée, il s’abattit dans un long craquement et, la coque ouverte de bout en bout, il acheva de mourir.

 

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XII


Nous revînmes à Cherbourg, mes parents louèrent une maison rue du Rivage. Je retournai à l’école enfantine de la rue Ingénieur-Cachin. Mon père prit le commandement d’un brick-goëlette, la Hyacinthe, et recommença son vagabondage sans fin le long des côtes de Normandie et d’Angleterre.

Le grand hiver de 1894-95 arriva.

Février 1895 vit le thermomètre descendre à vingt degrés au dessous de zéro, ce qui était, pour Cherbourg et ses environs, une température sibérienne.

Le canal de retenue se couvrit d’une carapace de glace sur laquelle des gens patinèrent.

Le bassin de commerce fut pris tout entier par la glace. Les navires durent envoyer leurs canots écarter la glace à coups d’aviron pour pouvoir se déhaler.

Les manœuvres courantes gelaient dans les réas des poulies. Je vis des bateaux arriver du large avec leur gréement tout vernissé de glace.

Sur les plages, la mer se frangea d’une épaisse lisière de glace entremêlée de poissons de toutes espèces qui flottaient inertes, le ventre en l’air. On les appela des « engelés ». On fit des pêches miraculeuses : il suffisait de se baisser pour pour emporter une pleine charge. Le poisson se vendit à vil prix. Des milliers d’oiseaux de mer prirent leur part de cette frairie. Le cordon littoral fut surmonté d’un autre cordon volant, grouillant de battements d’ailes, d’où partait un orage de cris discordants. A tout instant, une mouette ou un goëland s’abattait et remontait aussitôt avec un poisson au bec.

Pendant cette période de grand froid, la Hyacinthe mouilla en petite rade près du stationnaire le Buffle.

Mon père nous raconta que les matelots de l’aviso passaient leur temps à recueillir les congres engourdis qui dérivaient le long du bord. Ils les plongeaient ensuite dans des bailles pleines d’eau de mer tiédie au feu et, quand les poissons avaient repris vie, on les rejetait en rade. Il paraît que c’étaient les ordres de la Préfecture Maritime.

« Vous allez leur f… une congestion ! » leur criait mon père ne se tordant de rire.

Les rues de Cherbourg se trouvèrent tellement encombrées de neige qu’il devint impossible de les en débarrasser. Les services de la voirie se bornèrent à ménager des chemins où pouvaient tout juste passer deux voitures de front.

On circulait entre deux talus de neige dont le haut dépassait largement ma tête.

Un matin, le facteur, au moment d’ouvrir la porte de notre jardin, tomba si malencontreusement sur le verglas qu’il se fractura une cuisse.

A la Saint-Michel de l’année 1895, mes parents allèrent habiter rue des Portes. Ils ne devaient la quitter qu’à leur mort. C’est à cette rue que se rattache la plus grande partie de mes souvenirs de jeunesse.

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XIII

Les rues où nous avions habité jusqu’alors étaient situées dans un quartier éloigné du centre de Cherbourg. Elles étaient peu passagères. Un grand calme y régnait à longueur de jour. Nous y disposions d’un jardinet où poussaient des fleurs.

La rue de mon enfance n’est pas ce qu’elle est devenue à présent. Elle était pleine de vie et d’animation, elle est devenue épileptique. Elle était sonore, elle est devenue assourdissante. Sa rumeur était harmonieuse, elle est devenue grinçante.

Les soirs d’été, à l’heure qui précède le coucher, quand tout mouvement avait cessé, les gens prenaient le frais sur le seuil des boutiques. On sortait des chaises et on s’établissait sans gêne sur le trottoir. Les rares passants ne protestaient plus, et se dérangeaient en souriant. Les bonnes histoires qui se racontaient là, pendant que les enfants jouaient sur la chaussée !

Vers dix heures, dans l’ombre grandissante, l’un après l’autre, les groupes se dissociaient ou échangeaient le bonsoir. On entendait claquer les volets des devantures que l’on fermait et la rue s’endormait tranquille pendant que sonnait sur les pavés le pas clouté de l’allumeur de réverbères.

La rue des Portes était essentiellement commerçante. On pouvait y acheter à peu près tout ce qui est nécessaire à l’existence. Boulangeries, boucherie, épiceries, pharmacie, quincaillerie, marchands d’étoffes, de vêtements, de cuirs et de peaux, de chaussures, de légumes, de fruits exotiques, de charbon, modistes, coiffeurs, savetiers : les boutiques se touchaient. Dans le bar, vers la rue Gambetta, on trouvait l’imprimerie du journal La Vigie.

Les jours de marché, lundi et jeudi, l’animation était intense. La rue était pleine d’un grouillement de foule d’où montait le roulement des carrioles des paysans et le martèlement des fers des chevaux sur les pavés.

Les autres jours de la semaine, le calme revenait et les voix d’en bas s’élevaient, distinctes, vers les fenêtres. Ces voix de ma vieille rue, comme elles chantent encore dans ma mémoire ! Celles de la matinée, celles de l’après-midi, celles du soir teintées de mélancolie, qui étaient comme l’angélus du pavé, à la chute des jours.

De très bonne heure, après que la voiture ait réveillé les échos assoupis, un long cri rocailleux rythmé par les sabots d’un cheval claironnait la Diane dans le jour levant :

« Flies !... flies !... flies !... flies de la Hague !... Pierre !... Pierre !… Pierre !... Pierre les vend pas !... Pierre les donne !... »

Pierre venait d’Omonville. Il était parti alors que le soleil était encore loin sous l’horizon de l’Est, et il commençait avec le jour ses tournées par les rues.

Quelque temps après, on entendait le tintement clair des clochettes sur les tombereaux des boueux. Puis c’était le défilé incessant des gagne-petit de la rue.

Il y avait les poissonnières dont les voix criardes détaillaient leur marchandise sur le mode aigu.

Il y avait les chiffonniers et parmi eux, les riches, les « négociants » ayant magasin sur rue, qui conduisaient une carriole vernie attelée d’un cheval luisant, et les pauvres, les hirsutes, les dépenaillés, qui portaient sur une épaule leur « pouque » à chiffons et sur l’autre un ballot de peaux de lapins.

Le cri des négociants et celui des chineurs étaient semblables et ils le lançaient de la même voix éraillée :

« Y a-t-il des chiffons… Des peaux d’lâ…a…a…pins ?... »

Il y avait aussi les ramoneurs, toujours allant par deux, noirs des pieds à la tête, leurs hérissons et leur paquet de cordes sur le dos. Ceux-là étaient presque des fonctionnaires et leur cri le clamait fièrement :

« Ramoneurs de la Ville !... Ramoneurs autorisés !... »

Il y avait le vitrier en blouse blanche, son châssis à vitres sur le dos, poussant son appel traînant :

« V’la l’vî…î…î…trier !... »

Puis on entendait :

« Raccommodeur de faïences et de pooor…. celaine !... »

L’homme portait en bandoulière une grande caisse noire et accompagnait son cri d’une ritournelle sur une petite trompette. Il poursuivait de sa belle voix un peu rauque de baryton, à la diction précise :

« Je raccommode tous les objets cassés, brisés ! La faïence, la porcelaine, l’ambre et l’albâtre !... »

Ensuite passaient les crieurs des journaux du matin, le Petit Journal et le Petit Parisien, ces deux feuilles que mon père appelait « les canards des pipelettes ». Les marchands avaient un bagout extraordinaire. Avec le journal du jour, qui coûtait un sou, ils vous donnaient une pleine poignée de vieux journaux amusants, d’almanachs périmés et de gravures vivement coloriées.

« Achetez le petit Parisien !... Toute la poignée !... Un kilo de papier pour un sou !... »

« Demandez le Vampire !... Le véritable attrape-mouches !... »

Celui-là était un long personnage maigre, toujours joyeux, qui tenait dans son poing gauche un écheveau de lacets et variait son glapissement par un allègre : « Voilà les lacets !... Les grands lacets !... Les beaux lacets !... «  et l’annonce de prix imbattables : « Trois paires !... Trois paires !... Trois paires de lacets pour deux sous ! »

Un air sautillant de trompette annonçait le marchand de petits pains :

« Le p’tit pain franco-russe !... »

Il les vendait tout chauds, après les avoir sortis de la couverture de laine qui les enveloppait.

Un son argentin de clochettes brochait soudain sur la rumeur de la rue : c’était le marchand d’eau de la source des Roches. Un cheval au pas cassé par des arrêts trop fréquents tirait une caisse de ciment montée sur roues. L’eau y demeurait fraîche comme glace, même par les chaleurs de l’été, et se vendait un sou les deux litres. De mauvaises langues accusaient bien le marchand de refaire le plein aux bornes-fontaines dans une rue écartée, mais il y a tant de gens malintentionnés par le monde.

Au début de l’après-midi passaient les vendeurs des journaux locaux, le Réveil, le Phare de la Manche, la Vigie. Le plus connu de ces vendeurs était un vieil aveugle que l’on appelait familièrement le père Galliot. Il suivait de son bâton le bord du trottoir et servait ses pratiques à domicile, sans jamais se tromper, et en refusant d’aventure, avec bonne humeur, les mauvais sous que des indélicats tentaient de lui donner en paiement.

L’après-midi, des mendiants passaient, chantaient quelque complainte. On les connaissait bien et ils ne quêtaient pas en vain, car on était charitable, dans ma vieille rue. Je revois la figure bleuie et les yeux sans regard d’un homme aveuglé par un coup de fusil à poudre, le jour de ses noces disait-on, et que guidaient sa femme et ses trois enfants. Je revois surtout le plus populaire de ces quémandeurs d’aumônes, un aveugle lui aussi, nommé Lelong, qui chantait d’un voix fatiguée, mais si prenante, Le temps des cerises. Il marchait la tête levée, comme tous les aveugles, tâtant l’espace devant lui de sa canne et tendant un vieux chapeau melon tout cabossé.

C’était aussi l’après-midi qu’on entendait les marchands de sable.

Ils étaient quatre, une famille entière : père, mère et fils, entourant un chariot à bras tiré par deux gros Terre-Neuve. Les Becquet -c’était leur nom- habitaient, boulevard Maritime, une étrange cahute branlante dotée de l’étage imprévu que constituait un roof de navire reposant de guingois sur les murs du rez de chaussée. Leur bâtisse était connue sous le nom de « Villa les Courants d’Air ».

Les Becquet recueillaient sur la plage le sable fin qu’ils allaient ensuite vendre par la ville aux boutiquiers qui le répandaient sur leurs parquets.

Le cri des marchands de sable était un long hululement poussé par l’un ou l’autre. Il se poursuivrait sans faiblir pendant plusieurs minutes « Sa-a-a-a-a-a-a-ab… » et finissait brusquement au bord de l’asphyxie. Des enfants s’exerçaient par jeu à imiter ce cri singulier, mais très peu arrivaient à le prolonger à la façon des Becquet.

Le marchand de pétrole annonçait le soir. Il poussait devant lui une charrette portant deux barils de tôle munis de robinets et il chantonnait :

« Voilà le marchand d’pétrole et d’essence !... »

Après venaient des pêcheuses de flies et de brelins, peinant sous les paniers remplis des coquillages qu’elles avaient passé leur journée à récolter sur « l’île ». Elles criaient d’une voix un peu haletante :

« Des flies !... Des flies de l’île ! »

« En faut-il des beaux brelins noirs de l’île ? »

L’île, c’était l’île Pelée, à plusieurs kilomètres au large. Hiver comme été, au début de chaque jusant, ces femmes se faisaient déposer par des embarcations sur les rocs, au pied des murailles du fort, et, parmi les goëmons et les varechs mouillés, sous la morsure des embruns, elles chassaient patiemment les berniques et les bigorneaux.

Deux jours par semaine, tard dans la soirée, s’élevait un cri bizarre et saccadé :

« ‘Mandez l’journal La Croix ! La Croix de la Manche ! »

Et l’on voyait paraître une silhouette familière vêtue d’un complet à carreaux et qui soutenait d’un bâton sa démarche un peu claudicante. C’était un ouvrier de l’Arsenal qui complétait son salaire en vendant des journaux deux fois la semaine.

Ajoutez, à ces voix de chaque jour, celles que l’on pourrait appeler « saisonnières ». Au printemps, le marchand de lait de chèvre, en costume basque, blouse et béret, un fouet pendu au cou. Il jouait un air aigrelet sur une sorte de flûte de Pan, pendant que ses bêtes se pressaient autour de lui, quelques-unes, les plus rusées, s’arrêtaient aux portes des boutiques pour quémander un quignon de pain ou une poignée de verdure, mais les deux chiens du troupeau intervenaient promptement et les mordaient aux jarrets en aboyant.

L’été arrivaient les marchands de pâte et de guimauve, tout de blanc vêtus, sur leurs tricycles, et les marchands de « plaisir », espagnols pour la plupart, leurs bottes rouges sur le dos et leurs cliquettes crépitantes à la main.

Et, les soirs d’hiver, quand la bise se lamentait aux carrefours déserts, montait la chanson du marchand de marrons. C’était un vrai couplet qu’il lançait vers le ciel noir, dans la lueur pauvre des réverbères :

« V’là les marrons d’la Russie !

Ils sont bien chauds et bien cuits,

Tout chauds, tout chauds,

Les marrons chauds ! »

On entendait décroître la voix et s’atténuer le roulement de la charrette. On voyait s’éteindre le reflet rouge du fourneau au tournant de la rue. Le silence paraissait ensuite plus profond, et plus aigres les sifflements de la bise.

Le marchand de marrons était le dernier des gagne-petit de la journée. Après lui, il n’y avait plus que les chants bachiques des matelots en goguette pour troubler le repos de la rue endormie.


Les chanteurs d’autrefois se sont tus pour toujours. Le dernier d’entre eux, le doux aveugle qui chevrotait Le temps des Cerises en tendant son chapeau cabossé, est mort depuis dix ans. Ma petite rue de jadis a été livrée aux hurlements des trompes et des klaxons, au grondement des moteurs, au grincement des freins.

A l’heure où j’écris ces lignes9, ce sont les voix de la guerre qui ébranlent ses échos.

Un bruit qu’elle avait oublié depuis longtemps, celui des bottes de l’ennemi, l’offense à toute heure du jour et de la nuit. Le beuglement des sirènes et le grondement du canon heurtent les façades. Le fracas des bombes toutes proches fait tressaillir les vieilles demeures.

Je ne sais pas quel sera ton destin. Je ne sais pas si, comme tes pareilles de Rouen, de Rennes, de Brest, de Lorient, de Saint-Nazaire et sans doute de bien d’autres villes de France, tu dois périr sous les coups des Anglais ou des Américains, ces libérateurs aveugles et sourds. Je ne sais pas si l’ennemi te détruira avant de s’enfuir ou s’il t’assassinera de ses bombes lorsqu’on l’aura enfin chassé, mais si tu dois mourir de la guerre, ô ma vieille rue, de tout mon cœur qui se souvent, je te souhaite de mourir libre, et française.

 

(Il manque encore ici plusieurs pages du manuscrit)

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XIV

 

Le 1er Septembre 1895, je commençai de fréquenter la Grande Ecole, comme disaient mes parents, par opposition à l’Ecole d’Asile.

Cette « grande école » fut l’Ecole communale de garçons de la rue au Blé. Elle dresse toujours, face à la halle au poisson, au fond d’une cour plantée de marronniers d’Inde, sa longue façade percée de larges baies aux centaines de vitres. Le temps a lentement enduit les murs de sa grisaille. Les marches des grands escaliers se sont creusées sous les pieds des générations successives. On a enlaidi l’entrée par un hideux cube de béton qui abrite un transformateur électrique. Mais c’est toujours « mon école » et jamais, depuis que je l’ai quittée, je n’en ai franchi le seuil sans cette secrète émotion que l’on éprouve à retrouver des amis ou des lieux qui vous furent chers.

C’est dans ces salles hautes et claires, un peu assombries l’été par le feuillage des hauts marronniers, que mon esprit s’est ouvert à des sentiments qui m’étaient jusqu’alors inconnus : l’émulation, la solidarité, la fierté d’être français, l’amour profond, indestructible, intransigeant de la Patrie. C’est là que j’ai appris cette horreur de l’injustice et du mensonge qui me rendit insensible, non certes aux idées républicaines, mais aux sophismes et aux contrevérités qui cachèrent trop longtemps l’idéal visage de la République10.

Les instituteurs qui eurent la tâche de modeler les jeunes cerveaux et que l’on appelait encore des « maîtres d’école » furent tous, dans le sens absolu du terme, des éducateurs, de ceux dont Péguy devait dire plus tard : « Sortis du peuple, ils étaient le pain de chaque jour, le véritable froment de tout un peuple ».

Nous accolions à leurs noms le mot « père » et cette appellation n’avait rien de péjoratif. Le maître nouveau venu n’y avait droit que lorsqu’il avait su trouver le cœur de sa classe. Je me rappelle que l’un n’y parvint jamais. Il resta pour nous « Monsieur V… » c’est-à-dire l’inconnu, l’étranger, et ce fut avec une joie injuste et un peu cruelle que nous le vîmes partir lorsqu’il fut déplacé d’office pour avoir perdu patience et frappé un mauvais élève. Mais tous les autres, M. Mauger que je suivis de classe en classe jusqu’à la seconde, M. Lay, M. Launay, enthousiaste des choses de la mer, M. Lefillatre, M. Duval, M. Duhoux, mort à l’ennemi en 1915, M. Leneveu, M. Goguelin enfin, tous ceux-là reçurent l’appellation affectueuse.

Aujourd’hui, les ans ont passé et il m’est devenu possible de regarder en arrière pour faire certaines comparaisons. Je puis donc rendre à l’Ecole de mon enfance le juste tribut de reconnaissance qui lui est du.

D’aucuns ont mal parlé de la Laïque, comme ils disent avec mépris, de l’Ecole sans Dieu, génératrice de tous les crimes, de toutes les turpitudes, de toutes les tares de notre société, de toutes les misères de notre temps.

Ecole sans Dieu ? Ce sont toujours des catholiques qui parlent ainsi, jamais des protestants ou des israélites. Mais, voyons, pourquoi exigerait-on des enfants appartenant, par exemple, à la religion réformée, l’exercice de pratiques religieuses qui ne sont pas les leurs ?

Les premières années que je fréquentai l’Ecole de la rue au Blé, nous récitions en commun, le matin, avant de commencer la classe, une courte prière. « Notre père » et « Je vous salue, Marie ». Deux des enfants ne se levaient pas et ne prenaient pas part à la prière. Le maître leur en fit l’observation. Les enfants se levèrent alors et l’un d’eux dit « Je suis protestant ». Le maître n’insista pas, mais, à la récréation, certains élèves, déjà méchants et injustes comme de petits hommes, entourèrent les deux enfants et se moquèrent d’eux en leur criant : « Ah ah !... Les protestants !... » Cette scène, à laquelle le maître mit fin promptement par une distribution de punition méritées, m’est restée présente à la mémoire. Devenu homme, je sentis toujours davantage la nécessité de la mentalité religieuse dans l’Enseignement public. Notez bien cependant que je suis profondément croyant, sinon pratiquant à tous crins, et mes convictions politiques m’ont constamment porté, et ce jusqu’à la dernière Guerre Mondiale, vers les partis de droite. Mais je crois à présent que les excès dont se sont plaint les catholiques ont trouvé leur source dans l’intransigeance doctrinale des catholiques eux-mêmes en matière d’enseignement.

La morale qui nous était enseignée à l’Ecole Laïque fut la simple et stricte morale des honnêtes gens, celle dont les principes essentiels forment la base de toutes les religions des peuples civilisés. Je crois que ces principes n’ont pas besoin d’être étayés par un dogme religieux. L’homme qui peut se dire « Je ne fais pas cela parce que c’est mal » montre plus de caractère que celui qui se dit « Je ne fais pas cela pour m’éviter un châtiment éternel ».

Dans la période d’entre-deux guerres, on a accusé les instituteurs publics de méconnaître le devoir patriotique11. Ce reproche est malheureusement fondé pour certains d’entre eux, mais la faute peut en être attribuée surtout à la mollesse marquée, dans le recrutement des fonctionnaires, par les autorités qui en étaient responsables. D’autre part, tout instituteur quel qu’il soit ne peut que conformer son enseignement aux programmes fixés par le gouvernement et ne peut être rendu responsable des omissions présentées par ces programmes12.

Quoi qu’il en soit, nous en reçûmes, à l’Ecole de la rue au Blé, que des leçons du patriotisme le plus élevé. Toujours la France fut placée par nos maîtres au plus haut degré de l’amour et du respect filiaux. Les chants que nous apprenions comprenaient la Sidi-Brahim, Alsace, Dis-moi quel est ton pays, le Régiment qui passe… Les fastes militaires de notre pays occupaient, dans nos livres d’histoire, la place qui leur est due et que, par la suite, des imprudents se figurèrent pouvoir amenuiser sans danger pour la Patrie. Nous savions qu’il nous faudrait, le jour venu, défendre la Nation comme notre propre mère, et le serment de nous battre pour la France jusqu’à la mort, que nous avons tant de fois formulé sur nos cahiers, maîtres et élèves l’ont tenu. Les noms de beaucoup sont gravés sur le monument du Jardin Public de Cherbourg et parmi eux, ceux de trois de mes plus chers camarades qui tombèrent en héros devant l’ennemi. S’il ont trouvé en eux-mêmes la force du sacrifice total en pleine jeunesse, si, tous, nous nous sommes battus jusqu’à la limite de nos forces, c’est d‘abord à nos maîtres d’école que nous le devons, à leur exemple, et à la semence qu’ils déposèrent dans nos cerveaux et dans nos cœurs.

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XV

 

L’école me révéla deux choses merveilleuses : l’Histoire et la Géographie.

Je dévorai de bout en bout, dès que je l’eus reçu, mon premier livre d’Histoire de France. J’en reçus un véritable choc. Immédiatement, l’Histoire de notre Pays me parut plus belle que le plus beau conte de fées. Le livre débutait d’ailleurs par une phrase qui lui donnait la saveur des vieux contes : « Il y a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule ; il était couvert de marécages et d’épaisses forêts ; ses habitants s’appelaient les Gaulois ».

Devant mon imagination ardente se succédaient les héros légendaires dont les combats me faisaient vibrer tout entier.

Des circonstances locales particulières ne furent d’ailleurs pas sans influer sur mon goût pour l’Histoire de France. Cherbourg, pendant un quart de siècle, reçut le plus grand nombre de souverains étrangers qui vinrent visiter la France. La vaste rade vit des escadres de toutes nationalités y escorter leurs souverains, et des escadres françaises les y accueillir. Chaque visite donnait lieu à de splendides déploiements d’apparat militaire : uniformes éclatants, canonnades cordiales et bruyantes, floraison de pavillons claquant au vent du large, toutes choses bien propres à enflammer l’esprit d’un petit garçon enthousiaste. Il me fallut beaucoup de temps pour apercevoir la cruauté de la gloire militaire, la misère des beaux uniformes tachés de sang et souillés de boue, et pour comprendre que souffrances, larmes, travail et sueur sont les matériaux dont se sert l’Histoire. L’Histoire de France m’apprit qu’il fallut à notre Nation fournir et assembler ces matériaux patiemment, durement, pendant des siècles et des siècles, pour construire et maintenir la Patrie française. Comme toutes les œuvres de l’homme, celle-ci n’est pas parfaite mais c’est LA FRANCE et la douceur, le rayonnement, le prestige et la puissance qui en émanent sont tels qu’au moment le plus atroce de son existence, alors qu’elle semblai morte, nul, même l’ennemi, ne douta qu’elle fût terriblement vivante.

Si l’Histoire de France me monta à la tête un peu comme un breuvage trop capiteux, il n’en fut pas tout à fait de même de la Géographie. La façon dont on entendait alors son enseignement n’avait rien qui pût rendre cette science particulièrement attrayante. On en avait fait un exposé grouillant de chiffres, sans vie, non moins rebutant pour un enfant que l’énumération exaspérante des départements, de leurs préfectures et de leurs sous-préfectures que nous devions apprendre par cœur.

Ce fut le livre lui-même, l’objet, qui me captiva. En première page, une gravure en couleurs montrait, au crépuscule, une plaine à peine vallonnée, traversée par un cours d’eau bordé d’une double ligne de peupliers. Un clocher veillait au dessus de quelques maisons basses. Plus haut, dans un ciel que l’on devinait immense, on avait indiqué, parmi quelques constellations imprécises, la Grande Ourse et la Polaire. Face à l’étoile Polaire, un petit personnage s’orientait, les bras en croix. Je rêvai bien souvent devant cette image, le regard perdu dans la plaine crépusculaire, peut-être à cause de l’atavisme légué par des générations de vagabonds des mers dont les yeux durent se lever souvent vers la grande coupole sombre au dessus de leur navire pour y contempler le fourmillement des étoiles.

Il y avait aussi les cartes que leurs couleurs rendaient agréables à parcourir. En bordure des parties bleues qui représentaient les mers, il y avait des noms près de petits cercles noirs, et quelques-uns de ces noms étaient pour moi des choses vivantes qui faisaient naître sous mes paupières fermées des souvenirs nostalgiques. Je revoyais des étendues d’eau bleue, verte ou grise ; des voiles claires sous des cieux changeants, les mouettes et les goëlands criards accompagnant la chanson du vent dans la nature, la frissonnante traînée de diamants que répand la lune sur la mer nocturne, l’activité et le mouvement trépidants des grands ports, la douceur, le bonheur des matinées de printemps dans les petits havres qui se nichent aux creux des rivages de Normandie ou de Bretagne…

Et encore il y eut la carte murale accrochée dans la classe, juste en face de moi. C’était une carte de l’Afrique. Elle portait vers le centre, à l’endroit où on situait le lac Tchad, l’Oubangi, le Chari, une vaste tache blanche au milieu de laquelle étaient imprimés ces mots : Régions inexplorées. On remarquait un autre espace vide, avec la même mention, vers le Bahr-el-Ghazal puis une troisième, plus à l’Est, dans la région du mont Rouwenzori et des Grands Lacs.

Un dessin vivement colorié évoquait, dans un angle de la carte, un coin de brousse peuplé d’animaux étranges : des girafes broutaient des feuilles de mimosas, des autruches couraient en file, des éléphants buvaient à une mare, des antilopes galopaient. J’aurais bien aimé m’élancer pour les rejoindre, dans ces espaces illimités ouverts à la curiosité des explorateurs. Cette carte était l’inconnu, l’aventure sans cesse placés, comme un regret obsédant, devant mes yeux d’enfant, et elle me valut plus d’un rappel à l’ordre de la part du maître, en attendant que la destinée cassât les ailes à mes aspirations de jeune âge, et m’enfermât entre les quatre murailles noires d’une usine.

Une seule matière ne trouva jamais le chemin de ma compréhension : au calcul, je demeurai rebelle malgré tous les efforts des maîtres. Rien n’y fit. Devant l’exposé d’un problème, tout se brouillait dans ma tête. J’avait l’impression de me trouver en face d’un trou rempli d’une obscurité totale. Découragé, le bon monsieur Goguelin lui-même dut renoncer en déclarant : « Je ne sais pas ce que l’avenir fera de vous, mais certainement pas un comptable ! »

Et cependant, durant les années marquantes de ma carrière industrielle, les chiffres furent mon principal outil. Aujourd’hui, j’apprécie comme il se doit cette moquerie du destin : l’homme qui, pendant vingt ans, rassembla les éléments d’affaires engageant souvent des millions de francs, qui tint au bout de ses colonnes de devis le sort et le pain de centaines d’ouvriers, est le même qui, enfant, trébuchait sur la question suivante : « Quel est le prix d’un cent de harengs à douze sous la douzaine ? »

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XVI

 

Le lundi 5 Octobre 1896, Cherbourg s’éveilla sous les rafales de pluie froide d’une bourrasque de Noroît.

Les cherbourgeois, en poussant leurs volets, maugréèrent. Depuis une semaine en effet, ils s’efforçaient de donner à leur vieille cité un peu morose un air de fête, et redoutèrent qu’à tous leurs préparatifs manquât la touche finale d’un rayon de soleil.

C’est que la France attendait ce jour là des visiteurs de marque : l’empereur Nicolas II, tsar de toutes les Russies, accompagné de son épouse la tsarine Alexandra Féodorovna, et que le couple impérial allait prendre pied sur la terre française à Cherbourg, « l’Auberge des Rois ».

Depuis plusieurs semaines, les journaux débordaient de détails sur le voyage projeté. Il n’était plus permis à quiconque d’ignorer les splendeurs des yachts impériaux : l’Etoile Polaire et le Standard, ni les magnificences des onze trains spéciaux de la maison Impériale, dont l’un allait rouler sur nos voies ferrées. On publiait la photographie du marchepied ingénieux qui permettrait à la tsarine d’accéder avec facilité au parquet de la voiture salon.

Le 5 Octobre, l’Empereur et l’Impératrice allaient être reçus, à leur débarquement dans l’intérieur de l’Arsenal, par le Président de la République Française, Monsieur Félix Faure. A l’issue de la réception et du déjeuner qui suivrait, les trois divisions de l’Escadre du Nord seraient passées en revue par les Chefs d’Etat, en rade, et, le soir, le train présidentiel emporterait vers Paris le tsar, la tsarine, le Président et leurs suites13.

La part réservée dans tout cela à la ville de Cherbourg proprement dite n’était guère qu’un rôle effacé de toile de fond. Pour des raisons de sécurité –le meurtre du Président Carnot ne remontait qu’à deux ans et on craignait les anarchistes et les nihilistes- les réceptions officielles auraient lieu à huis clos dans l’intérieur de l’Arsenal, de même que l’embarquement pour Paris, dont la foule ne verrait rien.

N’importe. Il restait aux cherbourgeois le spectacle de la revue navale et, de cette vision là, ils n’étaient pas près d’être blasés. La rade n’avait pas encore été limitée par les jetées du Homet et des Flamands. Le vaste plan d’eau s’étendait librement entre les deux pointes et, lorsque nos escadres y entraient pour prendre leurs corps-morts, rien ne cachait aux regards la beauté du tableau.

Ce 5 Octobre, dès huit heures du matin, la place Napoléon, les jetées, la pointe du Bétou se couvrirent d’un énorme grouillement de foule. C’était la foule des fastes populaires, citadins et campagnards mêlés, ceux-ci amenés de fort loin par leurs carrioles pavoisées, ou déversés à flots par des trains spéciaux.

Les paysans, alors, portaient encore la blouse lustrée et le chapeau rond, leurs femmes le bonnet de dentelles et même, quelques unes, la coiffe. Ces taches blanches avaient l’air de grandes marguerites des prés dérivant çà et là au gré du remous de la foule. Sur la tête des garçonnets, on voyait cette toque noire aux rubans flottants et au revers de damier rouge et blanc que l’on devait retrouver plus tard, alors qu’elle aurait disparu chez nous, sur la tête des highlanders d’Ecosse venus se battre à nos côtés.

Vers neuf heures le ciel maussade s’éclaircit et un soleil frileux se démasqua. Instantanément, les eaux de la rade, de grises, devinrent vertes, d’un beau vert émeraude piqueté de « moutons » blancs, et les couleurs des pavillons s’avivèrent. Et soudain une exclamation courut, jetant la foule vers le bord de la mer.

« Les voilà !... Les voilà … »

A peine perceptibles au dessus de la grande Digue, les extrémités des mâtures où battaient les pavillons glissaient lentement vers la passe de l’Ouest. Elles disparurent un long moment derrière la masse du Homet, puis brusquement les navires furent pleinement visibles en rade.

L’Escadre du Nord était allée attendre les yachts impériaux à la limite des eaux territoriales françaises. La prise de contact avait été retardée par le grain de pluie, et la bourrasque nous avait empêchés d’entendre les salves des navires saluant les souverains russes.

A présent, l’Escadre formée sur deux lignes, le cuirassé amiral le Hoche en tête, contre-torpilleurs sur les flancs, encadrait le Standard et l’Etoile Polaire qui pénétraient en rade. Les deux bâtiments, deux beaux navires d’une suprême élégance –coques noires, trois mâts, deux cheminée jaunes- battaient à la corne le pavillon à croix de Saint-André bleue écartelée sur champ blanc, au grand mât le pavillon impérial, jaune à l’aigle noire bicéphale, au mât de misaine les couleurs françaises. Aucun navire de guerre russe ne les escortait.

Toutes les unités navales avaient hissé le grand pavois. Sous les rayons intermittents du soleil d’automne, le spectacle vibrait d’une intensité de vie et de couleur extraordinaire.

Quelques heures plus tard, l’aviso l’Elan, couvert de pavillons, sortait de la passe et s’engageait à petite vitesse entre les lignes de l’Escadre. Il portait à son bord les souverains russes, le Président de la République et leurs suites.

Derrière l’aviso, et contrastant violemment avec sa silhouette fine et racée, s’avançait à distance respectueuse un cortège hétéroclite de navires sombres, que le déploiement d’étamines flottant à leurs drisses ne parvenait pas à rendre moins disgracieux. Ils portaient, eux, les journalistes français et étrangers invités à assister à la revue navale.

Celle-ci se déroula sous les rafales de vent de Noroît. Le souvenir le plus vif qui m’en soit resté est celui-ci. Au moment où l’Elan refaisait en sens inverse la route parcourue et se préparait à rentrer dans l’Arsenal, on vit, en dehors de la file du large de l’Escadre, surgir la voilure grise d’un brick-goëlette pénétrant en rade. Le voilier longea la ligne des navires de guerre, la doubla puis vira de bord pour remonter l’autre ligne. Une des chaloupes de surveillance lui passa une remorque et l’amena en petite rade. Lorsque le brick mouilla, il y avait déjà longtemps que ma mère et moi l’avions reconnu. C’était la Hyacinthe.

Et voilà pourquoi, place du Cauchin, à la nuit tombée, je chevauchais les épaules de mon père. Nous regardions défiler au dessus de nos têtes, sur le pont de chemin de fer qui franchit la rue des Tanneries, les lumières du train impérial, et je mêlais ma voix grêle à la voix formidable de mon père, habituée à se faire entendre par-dessus les hurlements du vent, et qui tonitruait : « Vive l’Empereur ! »


 

(La rédaction de ces récits autobiographiques a été interrompue à cet endroit en Avril et Mai 1944 par les travaux saisonniers du jardin. Puis, le 6 Juin 1944, par le débarquement allié et le début de la bataille de Normandie. La bataille atteignit Bérigny dès les 10 Juin.

Mon grand-père reprit la rédaction de ses mémoires le 8 Mai 1946, jour anniversaire de la capitulation de l’Allemagne hitlérienne, dans un environnement dévasté par la guerre).

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XVII


Je n’ai pas l’intention de vous faire suivre pas à pas ma vie d’écolier. Elle se déroula au rythme annuel des changements de classe et de maîtres jusqu’en 1902, année où je quittai l’école. Je passai mon certificat d’études en 1900.

De ci, de là, un événement émerge de la grisaille des jours, un incident surnage au fil des souvenirs : la guerre d’Abyssinie, la guerre Hispano-Américaine ; la mission Marchand et Fachoda ; la guerre du Transvaal, l’affaire Dreyfus, l’exposition de 190014 ; la guerre de Chine…Ou bien, sur le plan personnel, quelque période de grandes vacances passées sur le bateau de mon père.

Ainsi que vous le remarquerez, la Guerre hanta ma jeunesse. A vrai dire, elle ne disparut jamais de l’horizon des hommes de ma génération. A peine la voyions-nous s’éteindre sur un point du globe qu’elle se rallumait sur un autre. Tantôt, elle prenait la forme d’une campagne coloniale ; tantôt, elle mettait aux prises deux grandes nations. Enfin, elle enflamma des brasiers mondiaux et s’étendit à l’ensemble de la planète –chaque guerre après l’autre plus sauvage, plus hideuse, plus « totale ».

Le récit de mon grand-père devient à partir d’ici beaucoup moins attachant. Il s’agit d’une relation détaillée d’événements extérieurs, et de la façon dont ils déchaînaient parfois des bagarres, au sujet de conflits lointains qui enflammaient les passions : la guerre italo-éthiopienne de 1896, la guerre hispano-américaine de 1898 ou la guerre du Transvaal qui opposa l’empire anglais alors au faîte de sa puissance, et une petite colonie hollandaise d’Afrique du Sud, d’octobre 1899 à Mai 1902, et qui fit flamber en France les sentiments anti-anglais. Hélas, toute notion de plaisir personnel, tout souvenir d’agréables moments semble disparaître à partir d’ici de la narration, comme si, en ce temps, seuls les tout-petits avaient droit à ce qui ressemblait à de la joie de vivre, et comme si les enfants ne quittaient l’école des petits que pour entrer dans une existence assommante d’ennui, gouvernée exclusivement par le devoir, l’austérité et l’esprit de sacrifice, qui les menait continûment au tombeau dans une dévotion, volontaire ou forcée, à des lois implacables. Ce qui nous paraît à présent vraiment frappé au coin de la perversion et du masochisme –encore que je ne suis pas sûr qu’on ne soit pas en train de réinventer au début du XXIe siècle cette « fatalité » imbécile, créée en réalité de toutes pièces par l’esprit humain, au nom de la guerre économique et non plus de la guerre tout court.

Et, évidemment, ni le goût du temps, ni celui de ces gens profondément imprégnés de la pudibonderie de l’ère victorienne, n’eussent admis des confidences sentimentales même édulcorées.

On lit donc dans la suite des relations extrêmement détaillées et quelque peu fastidieuses, malgré leur enthousiasme, des « beaux faits d’armes » de la guerre du Transvaal. Tous ces événements militaires ayant été abondamment documentés par les livres d’histoire, le seul intérêt de cette partie du récit est de rappeler, avec l’émotion de l’époque, quelle vive sympathie allait, en France, vers les Boers en lutte contre l’impérialisme détesté de la « perfide Albion ». Chaque revers des généraux anglais15 était accueilli, dans les cours de récréation, par une jubilation intense. La victoire finale des anglais très supérieurs en nombre, en force militaire, en organisation et en brutalité provoqua la consternation et on rossa même quelques écoliers d’origine britannique. L’histoire écrite un siècle plus tard souligne avec ironie que, en dépit de cet engouement sentimental, les états d’Europe ne se montrèrent prodigues envers les Boers que de bonnes paroles et se gardèrent bien de leur venir en aide.

On éprouva également estime et respect (qui, là encore, ne lui furent absolument d’aucun secours) pour la malheureuse marine espagnole littéralement rayée de la carte par la flotte de guerre plus moderne et plus puissante des Etats-Unis, durant la guerre hispano-américaine de 1898 –cependant que les petits garçons se rêvaient en « rough riders ». Les Etats-Unis accédaient au rang de puissance mondiale, dans l’indifférence des états d’Europe qui ne songeaient qu’à se sauter à la gorge mutuellement.

A cette époque, la tension était à son comble entre la France et l’Angleterre déjà en rivalité à propos du Siam, et l’incident bien connu de Fachoda, ressenti comme une gifle par les patriotes, fut à deux doigts de mettre le feu aux poudres. En Octobre 1898, il y eut une odeur de mobilisation générale le long des côtes françaises. A Cherbourg, les établissements scolaires furent fermés. Dans celui qui accueillait mon grand-père s’installa le 13eme régiment de Hussards. La place Divette fut garnie d’artillerie, dans la crainte d’une opération navale anglaise. Un conflit ouvert ne fut évité que de justesse. La presse excita les rancoeurs dans les deux pays et Cherbourg cessa de recevoir les visites du yacht de la reine Victoria, qui avait l’habitude d’y débarquer sur le chemin de ses vacances à Cannes.

La suite évoque aussi rapidement, et sans la moindre admiration, l’invasion continue du machinisme dans la vie courante au début du XXeme siècle. 

Mon grand-père manifeste, dans ses souvenirs, une aversion confirmée pour ce qu’on nomme le progrès technique. Les premières apparitions puantes et bruyantes des automobiles semblent lui avoir inspiré plus de dégoût que d’enthousiasme -elles chassaient des rues les paisibles conversations entre voisins. Les petites locomotives Winterthur des tramways « menaient un fracas d’enfer et remplissaient les rues de nuages de buée chaude ». Cela sent le vécu. La navigation à voile le passionnait et il adorait accompagner son père sur sa goélette, mais les odeurs d’huile chaude des navires à vapeur le rendaient malade. Même les images tremblotantes et maladroites des premiers « cinématographes » ne semblent pas lui avoir laissé des souvenirs émus, bien qu’il fût lui-même photographe amateur, à l’époque des plaques au collodion et des gros appareils à trépied, où l’on officiait sous un impressionnant voile noir. Mais la science, constamment, lui sembla au service du mal: invention de l’aviation de bombardement qui augmenta en masse le nombre des victimes civiles, femmes et enfants compris, dans les conflits ; panzers et autres engins mécaniques qui foudroyèrent la France en 1940 ; enfin le feu nucléaire déchaîné par les physiciens, qui mit fin à la deuxième guerre mondiale dans une ambiance d’apocalypse.

Il est clair que l’aube du vingtième siècle technicien ne lui est apparu, au moment où il rédigeait ces souvenirs, que comme l’avènement d’un « siècle de fer », celui de l’avion de bombardement, du char de combat et de la bombe atomique, et que toute sa tendresse allait exclusivement au dix-neuvième siècle disparu, celui de son enfance.

Et en quelque sorte, dans ce dégoût du progrès scientifique qui, probablement, ajouta à son sentiment de solitude dans une époque où -au contraire- on s'enthousiasmait pour la modernisation rapide des transports et de l'habitat, il fut, ironiquement, un précurseur.

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XX


 

Je passai mon Certificat d’Etudes dans des conditions qui satisfirent tellement mes parents –j’étais reçu premier de la ville- que mon père me dit :

« Tu mérites une récompense. Dis-moi ce qui te ferait plaisir. »

La réponse partit comme une flèche :

« Passer les vacances avec toi ! »

Mon père haussa les sourcils :

« A bord ? »

« Oui ! »

Mon père interrogea ma mère du regard et fit quelques pas dans la pièce, les mains croisées derrière le dos. J’attendais, le cœur battant. Enfin, ma mère dit :

« Tu n’aimerais pas mieux des livres, ou un gros ballon en cuir ? »

« Oh non ! »

Mes parents se consultèrent à nouveau du regard en silence. Puis ma mère donna son avis :

« Puisque c’est ce qui te récompensera le mieux… »

La résistance qui eût pu être la plus forte étant ainsi tombée, mon père acquiesça et, le 20 Juillet, après avoir été porté au rôle d’équipage en qualité de passager, j’embarquais sur le dundée Baptiste-Eugénie, de Perros-Guirec.

Déjà, en 1898, j’avais passé les grandes vacances en partie sur l’eau, mais en partie seulement. Mon père commandait alors un chaland à vapeur, le Pasteur II, qui chargeait à Trouville des blocs de pierre et les transportait au Havre où les travaux de construction de la grande digue étaient en cours. Ma mère habitait tantôt au Havre, tantôt à Deauville, et moi avec elle. J’embarquais souvent sur le Pasteur II, mais le voyage se bornait à une traversée de l’estuaire de la Seine –deux heures à peine- et je n’aimais pas les vapeurs dont le relent d’huile chaude me rendait malade.

Cette fois, j’allais caboter pendant un mois et demi le long des côtes de ma Manche, sur un voilier. J’étais au comble de la joie.

Les belles, les merveilleuses vacances que j’allais connaître !

Le Baptiste-Eugénie n’était guère un coureur des mers ni un fin navire. Quoique gréé en dundée, il ne marchait guère plus vite qu’un sabot, dont il avait à peu près la forme, mais sa coque aux joues rebondies et aux hanches abruptes était d’une solidité à toute épreuve et permettait l’échouage dans les lieux les plus inhospitaliers de la côte bretonne.

Par bonne brise, nous avions quitté Cherbourg pour l’Ile-Grande où nous allions prendre du chargement à destination du Havre. Nous devions toucher Perros au passage pour y remplacer par un neuf le grand foc à bout de bord. Nous fîmes cependant une escale supplémentaire que je n’ose qualifier d’imprévue, et qui me donna l’occasion de connaître l’un de ces mystères de la mer profonde dont parle Kipling.

La côte Nord du Cotentin avait défilé par bâbord. Le soir, la brise était tombée lorsque le dundée, se présentant à l’ouvert du raz Blanchard, changea d’amures.

Le raz était paisible. A peine le jusant festonnait-il d’écume les roches de Goury. Le phare, glacé d’une touche rose par le soleil couchant, dressait sa ligne pure au dessus de son îlot. Sous le vent, Aurigny, l’Alderney des anglais, profilait en noir-bleu une longue silhouette d’animal fabuleux qui semblait menacer un cargo s’enfuyant vers l’horizon en crachant une épaisse fumée.

Devant notre étrave, entre la côte du Cotentin et Guernesey, la Déroute béait. Le raz y chassait ses courants ralentis qui nous portaient mollement.

Des têtes de récifs, colletées de blanc par le ressac, émergeaient sur bâbord. Derrière elles, les bandes fauves des sables d’Escalgrain et de Vauville rougissaient sous le soleil couchant. La haute falaise de Jobourg montrait ses flancs verts rayés de grands pans d’ombre noire. Je me repaissais les yeux de ce spectacle incomparable. Puis, comme je n’avais pas ma place dans la vie à bord, je descendis me coucher.

Au réveil, le lendemain matin, la tranquillité insolite qui régnait à bord me surprit. J’étais habitué aux bruits divers d’un navire en mer –gémissement des bordés et des membrures, grincement des manœuvres sur les mâts, clapotis de l’eau le long du bord- et ce matin-là, tout était silencieux. Le navire était parfaitement immobile. Je montai sur le pont. Les voiles étaient amenées et nous étions à l’ancre dans une baie ensoleillée, à quelques encablures d’une jetée au-dessus de laquelle pointaient des mâtures. Mon père me regardait.

« C’est Perros ? » demandai-je

« Oui, mais attention. Perros-Bihen, pas Perros-Guirec ».

Je portai machinalement les yeux sur le fort qui dominait le port. C’était le drapeau anglais.

« Mais, c’est le pavillon anglais », dis-je en le montrant du doigt.

« Bien sûr », répondit mon père en riant. « Perros-Bihen, c’est Saint-Pierre-Port, à Guernesey ».

« Mais pourquoi y sommes-nous ? »

« Parce que la Régie vend son tabac trop cher et qu’il n’est pas bon ».

Il rit encore.

« Alors, on va descendre à terre ? »

« Pas aujourd’hui. C’est Dimanche. Tout est fermé et la ville est déserte. Le Dimanche, les anglais se saoulent à domicile ».

Mon père n’aimait pas les anglais. Ce qui ne l’empêchait pas d’apprécier certains de leurs produits.

« Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ? »

« Tout le monde va faire toilette, car nous allons avoir de la visite. On mangera sur le pont. Après on lézardera en regardant les régates et en écoutant la musique ».

Le programme ne manquait pas d’attrait. La matinée était radieuse. La baie Bellegrève, tout irisée de moires bleutées, déployait ses fastes autour de nous. De chaque côté de Saint-Pierre, la côte de l’île s’abaissait en molles ondulations qui s’estompaient au loin dans une brume transparente. Au dessus des maisons de Saint-Sanson, un pont transbordeur prenait une finesse arachnéenne dans l’éloignement.

Je dus faire un effort pour admettre que cette nature de rêve était celle dont Victor Hugo avait fait un si terrible tableau dans Les travailleurs de la mer.

Je fis part de mes impressions à mon père, qui était venu s’accouder à la lisse, près de moi. Il promena son regard sur la splendeur de la baie.

« Nous sommes en plein été », me dit-il. « Il y a, dans les Îles, plus de mauvais temps que de beau temps, et les mauvais temps d’hiver sont terribles. Demain, quand nous longerons la côte, tu verras l’épave d’un grand quatre-mâts français qui s’est perdu par coup de vent d’Ouest. La mer, par ici, n’est pas souvent la nappe d’huile que tu vois aujourd’hui. »

Sur ma demande, mon père m’indiqua l’emplacement de Hauteville-House, puis, regardant vers la jetée de Saint-Pierre, il dit :

« Voilà nos visiteurs ».

Je regardai dans la même direction et aperçus un élégant canot blanc qui venait vers nous, lentement, à la godille. Sa voile claire, hissée malgré le calme plat, oscillait aux mouvements de l’aviron. Quand l’embarcation fut plus près, je vis que la voile portait en lettres rouges les mots : « Evangelic Mission ».

Je regardai mon père d’un air interrogateur.

« Des prédicants », dit-il. « Surtout, ne ris pas, même si ce que tu vas voir te paraît un peu drôle ».

Je promis et j’attendis avec curiosité.

Le canot accostait. Deux hommes vêtus de complets noirs et de chapeaux ronds l’occupaient. L’un d’eux salua et demanda le capitaine. Mon père s’avança et salua à son tour. Alors, l’homme en noir sollicita en mauvais français l’autorisation de monter à bord. Mon père acquiesça. L’homme, lestement, sauta près de nous et amarra la bosse de son canot à un hauban du dundée. Son compagnon lui passa une caisse de bois verni, une mallette de cuir brun et un pliant, après quoi, à son tour, il se hissa sur le pont.

De ces deux personnages, l’un était maigre et long, l’autre court et rond comme une citrouille. Ils me remirent en mémoire l’illustre docteur Mathéus et son joyeux disciple Coucou Peter16.

Nos matelots s’étaient approchés pendant que les nouveaux venus s’affairaient.

Le long bonhomme ouvrait sa caisse et déployait deux supports en X sous la partie inférieure de celle-ci. Un couvercle rabattu dévoila une rangée de touches blanches et noires. La caisse devint un harmonium portatif devant lequel le petit bonhomme s’assit sur le pliant de toile, et les deux hommes commencèrent à chanter un cantique. Leurs voix étaient justes, mais le vaste espace qui les entourait les faisait paraître grêles et menues, ainsi que les notes de l’instrument.

En les regardant tous les deux, graves, appliqués, des gouttes de sueur au front sous le soleil ardent qui chauffait le pont, je perçus pour la première fois qu’il existe entre les hommes d’autres barrières que celles du langage.

Le grand prédicant entamait une longue allocution. Il peinait, cherchant ses phrases, attendrissant de bonne volonté. Un moment, je pensai que, dans son esprit, nous étions des hérétiques qu’il s’efforçait de convertir et cela me déplut. La même exhortation revenait à intervalles réguliers dans son français épouvantable :

« Christ, il a mouru pour vô… Rappelez-vô ! »

Lorsqu’il eut terminé, son acolyte, alerté d’un signe, replaça ses doigts sur les touches de l’harmonium et les deux hommes entonnèrent un nouvel hymne.

La cérémonie était terminée.

Le « Docteur Mathéus » attira à lui la mallette pendant que son disciple, à coups de genou, restituait à l’harmonium sa forme primitive. De la mallette, l’homme maigre sortait des objets divers : sabots vernis, cache-nez de laine, livres reliés en brun. Il fit essayer les sabots aux matelots et au mousse, et leur en donna à chacun une paire. Le mousse eut en plus un cache-nez. Le prédicant voulut m’en remettre un autre, mais je refusai en secouant la tête et m’en fus près du roof. Le grand bonhomme n’insista pas et prit ses livres.

« Vôs êtes britonnes ? » demanda-t-il aux matelots.

Les hommes répondirent affirmativement. Le prédicant choisit deux livres et les leur tendit. Il en présenta un autre à mon père qui le prit en inclinant la tête pour remercier.

Puis les deux anglais repassèrent la lisse et larguèrent la bosse de leur canot ; le grand reprit l’aviron et l’embarcation s’en fut au rythme onduleux de la godille, vers un autre navire au mouillage.

Les matelots me montrèrent leurs livres, qui étaient des bibles imprimées en breton.

Mon père regardait la sienne, imprimée, elle, en français. Il hocha la tête comme pour répondre à une observation qu’il se formulait intérieurement, puis me dit :

« Tu viens de voir en action une des grandes forces de l’Angleterre. Ils t’ont paru certainement un peu ridicules, mais tu as pu voir avec quel sérieux ils se donnaient à leur tâche, sans même avoir l’air de penser qu’elle était parfaitement inutile ».

Je ne puis dire que je les avais trouvés ridicules. Ils m’avaient seulement étonné. Malgré mon inexpérience, je sentais instinctivement qu’il n’y avait pas lieu de rire ou se moquer. Cependant, j’avais lu dans le Journal des Voyages que les missionnaires méthodistes anglais employaient, auprès des sauvages qu’ils catéchisaient, les mêmes procédés que ceux qui venaient d‘être employés auprès de nous, et cela me vexait de songer qu’ils nous mettaient sans doute, dans leur esprit, au rang des Papous ou des Polynésiens. C’est pour cela que j’avais refusé le cache-nez.


(Le récit de mon grand-père s’interrompt ici sans autre explication et la suite du cahier ne comporte que des pages vierges jaunies).

 


 

Notes

1 Peut-être un avatar de la légende de la forêt de Quintefeuille ?

2 En 1945, date à laquelle ces souvenirs ont été rédigés.

3 Connaissant son amour de la marine et la nostalgie qu’il en avait, je me suis longtemps demandé pourquoi mon grand-père n’avait pas cherché à devenir patron de cabotage comme l’était son propre père, pour qui cela avait été possible sans plus d’instruction. Je n’ai compris qu’en apprenant que, selon l’histoire locale, l’activité de ces petits caboteurs à voile, déjà déclinante vers la fin du XIXe siècle, avait été définitivement condamnée par l’évolution de l‘économie au début du XXe.

4 Orthographe du manuscrit. A l'époque, on écrivait encore "goëland" (non pas "goéland") tout comme Victor Hugo écrivait "poëme" et non "poème".

5 On ne voit pas trop comment tenaient des « dizaines de poissons » dans les « minuscules sillons » tracés par un râteau, mais il s’agit de souvenirs d’enfant…

6 Des mouettes, dans le dialecte du Cotentin, ce qui ressemble à l’allemand Möwe et au néerlandais Meeuw.

7 Cet éloge élégiaque du petit port de Diélette est contredit quelques pages plus loin par la description précise d’un naufrage qui démontre en détail comment ce fameux port, non content d’être inaccessible aux grands navires, était en plus dangereux aux petits. Mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Il est vrai aussi qu’il devait être beaucoup plus palpitant d’être petit patron de cabotage que de travailler à l’usine, et que cette économie désuète et malcommode permettait donc sans doute, paradoxalement, des existences plus heureuses.

8 Signe, sans doute, d’un extrême désordre…

9 Janvier 1945

10 J’avoue ne pas savoir comment interpréter ce passage.

11 Par exemple, selon les livres d’histoire, le maréchal Pétain, membre éminent du conseil supérieur de la guerre durant la période précitée.

12 Tout ce passage un peu fastidieux est probablement un écho des vaines et pénibles querelles du temps, où une partie des français tentait de rejeter sur l’autre partie, et notamment sur l’enseignement public, un « avilissement » et un « oubli des vertus » qui auraient, bien évidemment, expliqué à bon compte le désastre militaire de 1940. Thèse officielle, entre autres, du régime de Vichy.

13 Les majuscules sont telles que dans le texte original.

14 Tous ces événements, y compris l’exposition de 1900, ne lui étaient connus que par la presse, et leur relation ne présente donc pas beaucoup d’intérêt.

15 White, Gatacre, French qui devait intervenir en France en 14-18, sir Redvers Buller, et les illustres lords Roberts et Kitchener. Les généraux boers étaient Joubert, Delarey et Cronje, dont on célébrait l’ascendance française, et Botha, le plus connu.

16 L’illustre docteur Mathéus, une nouvelle d’Erckmann-Chatrian, auteur(s) à la mode parmi la jeunesse du temps.

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POSTFACE
 

Ce récit minutieux de faits profondément banals arrivés à des gens profondément ordinaires peut sembler parfaitement insipide et sans intérêt. Pourtant, il me touche étrangement, par sa banalité même, par sa modeste exactitude qui est celle du tissu irréfragable de nos existences, par la minutie émouvante du détail observé. C'est comme si on regardait par un hublot la surface d'une autre planète, située désormais à des milliers d'années-lumière. En tous cas, c'est ainsi que je l'ai transcrit, depuis les cahiers d'écolier où il était couché au crayon gris, de l'écriture penchée, fine et serrée qui était celle de ce temps.

Dans ces minuscules détails, on sent vivre une sensibilité d’enfant dans la réalité atmosphérique d’un temps devenu aussi inaccessible que les étoiles, malgré les livres d’histoire qui nous le rendent faussement familier. Et aucun vaisseau spatial ne nous emmènera voir de nos propre yeux cette mer grise qui berça nos arrière-grands-parents, sur leurs sloops et leurs goélettes. Dans une collection de cartes postales, curieux et érudits peuvent observer à loisir les navires de l’Escadre du Nord paradant en rade de Cherbourg vers la fin du XIXe siècle, avec leur pittoresque esthétique d'énormes fers à repasser flottants ; mais ce n’est qu’en se plongeant dans ce travail d’entomologiste qu’on partage l’enthousiasme des enfants montés sur les épaules de leur père, qu’on assiste à l’arrivée matinale des paysans endimanchés, qu’on entend les badauds tonitruer naïvement des vivats à l’intention des grands de ce monde pourtant bien lointains, qui ne font que passer en trombe dans un mystère soigneusement entretenu.

Cette fascination pour la résurrection du temps perdu, au moyen d’un matériel si personnellement évocateur, n’a pas empêché des moments de lassitude voire d’agacement à la recopie. Très rarement, je me suis permis de couper dans les lourdeurs et l’emphase déclamatoire au goût de l’époque, régulièrement d'usage dans les envolées patriotiques –mon grand-père était un patriote d'une ardeur littéralement religieuse, dans le goût ancien. J’espère ne pas avoir remplacé ces maladresses par d’autres lourdeurs et d’autres automatismes d’une autre époque. J’ai essayé de faire un travail d’honnête restaurateur, respectant le maximum du matériel d’origine sauf lorsque cela choquait si violemment mon propre goût que l’empathie pour le récit en était profondément contrariée. Ainsi, j’ai abrégé et simplifié d’autorité quelques passages d'un lyrisme patriotique qui semble maintenant convenu, quoiqu'il fût profondément sincère -essayant d’en dégager seulement ce qui était, pour nous, compréhensible, au regard des évènements dramatiques de la fin de la deuxième guerre mondiale, époque à laquelle ces souvenirs furent rédigés.

Parallèlement à cette lecture sentimentale, il était tentant de se livrer à une mini étude économique, surtout dans la perspective des évolutions "environnementales" de notre XXIe siècle dépensier. Nul n'imagine encore clairement comment la raréfaction des sources d'énergie et de l'eau potable, et la limitation nécessaire des rejets toxiques, va modeler la société à venir. En tous cas, nous n'allons certainement pas revivre le passé, mais il est très probable que nos voyages seront plus limités, et assez probable que nous soyons contraints de perdre l'habitude du gaspillage. Le monde moderne va sans doute être obligé de réinventer une société non pas semblable à celle qui est décrite ici, mais, à nouveau, aussi économe des ressources.

Différence flagrante par contre, quoique implicite -c'est tellement évident pour l'époque qu'on n'en parle même pas: le statut de la femme est d'abord d'être épouse et mère. Le devoir de fidélité, et l'impossibilité sociale du divorce, constituent une sorte d'assurance-vie pour l'épouse, qui peut donc se consacrer totalement à son foyer, mais aussi goûter à des vacances d'été d'avant les congés payés. Situation inacceptable maintenant, évidemment. Marché de dupes dans certains cas, dans d'autres accord « gagnant gagnant » selon un terme à la mode aujourd'hui : bien malin qui aurait pu dire ce qu'il en était exactement pour chacun. Survivance de l'esprit de ce temps, on rencontre encore parfois un ou deux jeunes hommes qui estimeraient déshonorant de mettre leur femme au travail s'ils peuvent subvenir aux besoins du ménage.

Mon grand-père est sans doute une des rares personnes de ce temps à n'avoir pas vécu comme une libération la possibilité de voyager plus loin que sa province. La révolution du moteur à explosion pour tous ne l'a pas séduit. La particularité d'être le fils d'un patron au cabotage lui donnait accès à des voyages que les petits paysans ignoraient, ainsi que les fils des matelots, puisque la possibilité d'enrôler femme et enfant comme passagers provisoires restait le privilège exclusif du commandant de bord, « Maître après Dieu » aussi modeste fût-il.

Ainsi, l'absence de congés payés n'est sensible ni pour l'enfant ni pour la mère, qui jouissent de villégiatures estivales très comparables à ce que chacun a connu plus tard. Et on ne connaît pas l'opinion du chef de famille.

Cette relative liberté est payée au prix fort. Ni maisons, ni meubles, ni titres de propriété: à la différence de mes ancêtres paysans qui « avaient du bien », mes ancêtres marins n'ont laissé derrière eux que des souvenirs. Sans doute n'ont-ils pas eu trop conscience de cette pauvreté, adoucie et enjolivée par l'ascendant social du commandement en mer et une rémunération moins misérable que celle des matelots. Tout est question d'échelle.

A l'aube du XXe siècle, le petit cabotage est d'ailleurs une activité en fin de course, après une histoire plusieurs fois centenaire. L'apparition des navires à vapeur en fer, plus chers, plus grands, moins sensibles aux caprices du vent, augmente massivement le tonnage transporté tout en condamnant les ports en eau peu profonde, et en exigeant des armateurs une accumulation capitalistique croissante. Petits ports, petits voiliers, petits patrons et modestes capitaines sont condamnés à l'extinction. Mon grand-père ne pourra pas réaliser son rêve d'enfant: prendre la barre à la suite des aïeux, et entrera à contrecoeur à l'usine pour gagner sa vie.

Il y connaîtra d'ailleurs une promotion locale « au mérite » qu'on imagine difficilement aujourd'hui, mais ceci est une autre histoire, comme eût dit Kipling -auteur très apprécié à l'époque.

Personne n'aurait envie aujourd'hui de mener l'existence dure et frugale de ces gens, et pourtant, indiscutablement, ils étaient heureux. L'irruption de l'ère industrielle a été vécue par ces hommes épris de liberté comme une véritable incarcération. Et, maintenant que nous apercevons les limites de cette exploitation industrielle et que nous réalisons le coût d'un confort devenu indispensable, peut-être les comprenons-nous mieux.

 

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