SOUVENIRS DE LA GRANDE GUERRE

Souvenirs rédigés par mon grand-père Auguste Delacour (1888-1965) pendant sa captivité en Allemagne, après son amputation du bras. Ils étaient rédigés sur un agenda allemand datant de 1915.

 

TABLE DES MATIERES


 I  CHATELET, le 22 août 1914

II La nuit du 22 août

III Amputé 


IV La captivité

V Brutalités

VI Noël des prisonniers

VII La neige et la pluie au camp

VIII La discipline à la prussienne

 IX Les nourrissons

X Premier de l'an

XI Les conférences

XII Le théâtre et la presse

XIII Le service postal et les colis

XIV Noms et adresses de rencontres secourables

Notes 

Carte de la bataille de Charleroi

22 Août 1914

 Ces notes font partie d'un carnet dont le début manque. 

(...)

 CHATELET

...A son commandement nous passons au feu à répétition et une nappe de balles s'abat sur les escadrons en débandade... Une fièvre inconnue fait battre mes tempes. Mes mouvements deviennent saccadés, nerveux. Je tire! Je tire! Presque au jugé, vidant mon magasin en quelques secondes...

Les cavaliers tourbillonnent et se dispersent. Mais quelques-uns emportés malgré eux par leurs montures affolées arrivent presque sur nous. Une rafale de projectiles les abat à vingt mètres de notre remblai. Sauf un seul... D'un élan fou, le cheval s'enlève au milieu des balles, prend pied sur la ballast et rejaillit de l'autre côté du remblai. J'en suis encore à me demander comment il ne se brisa pas dans ce saut insensé.

Malgré cette prouesse, le hussard ne devait pas échapper à son destin. Un coup de revolver claqua derrière nous... Je vis l'Allemand lâcher les rênes, glisser sur la croupe et rouler sur le sol pendant que le cheval continuait sa course folle, les étriers ballants. Puis je vis le capitaine qui posément remplaçait l'étui vide dans son revolver par une cartouche pleine tout en se dirigeant vers sa victime. Il ramassa le shako qui avait roulé près du cavalier et nous l'apporta. Sur le devant il nous fit remarquer une tête de mort et deux tibias en croix, le tout en métal nickelé. Nous avions eu affaire aux fameux Hussards de la Mort, ce régiment de carnaval dont le colonel honoraire n'était autre que la princesse Victoria-Luise, la digne soeur du Kronprinz. Ce régiment ne devait pas se couvrir de gloire durant la campagne. Déjà solidement étrillé par la cavalerie belge qui lui avait enlevé son étendard, il venait de perdre plus de la moitié de son effectif dans sa charge avortée sur le 39eme.

 

Nul objectif ne s'offrant plus à nos Lebels[1] dans ce secteur, nous recevons l'ordre de regagner nos abris un par un, au pas de course.

 

A peine les premiers ont-ils quitté le talus que des sifflements bien connus se font entendre. Un homme de la première demi-section s'abat comme fauché... Mon camarade de droite se lève et détale. C'est mon tour. Je pars, le dos baissé... Quelques balles me rasent: l'une frappe mon sac en biais: puis ma gamelle vide traversée. Je sens un petit frisson au creux des omoplates.  Je cours plus vite et tout d'un coup je manque de buter dans mon camarade parti avant moi: il vient de s'arrêter net avec un cri de douleur et je le vois qui soutient son bras droit brisé par une balle. Le sang ruisselle en cascade sur sa manche. Un meulon[2] de blé est là tout près: je lui crie de se jeter derrière et je me précipite moi-même à genoux. Il me rejoint, hurlant de douleur et au moment où il va s'allonger près de moi je perçois un bref sifflement qui s'interrompt dans un bruit mat et le pauvre camarade s'abat sur moi m'inondant de sang : la balle lui a fracassé le crâne.

 

Tout saisi je reprends mon fusil, je me jette en avant et je rejoins heureusement la section dans l'ébauche de tranchée. Les tirailleurs algériens nous avaient dépassé et se trouvaient dans le bas-fonds devant nous. Derrière la crête qui les abritait des vues et des coups de l'ennemi, une seconde crête sensiblement plus élevée s'empanachait des fumées des éclatements des obus de nos batteries. La voix du capitaine nous désigna cette seconde crête comme objectif et nous commanda un feu de 4 cartouches avec la hausse de 600 mètres. Je ne distinguais rien sur le vert de l'herbe, entre les fumées des obus... Je visai un peu plus bas que le sommet et tirai les 4 balles au hasard. Puis sur un nouveau commandement nous passâmes au feu à volonté... Cette fusillade dura un quart d'heure. Je dois avouer que pour ma part, je ne vis absolument rien sur la bande de terrain désignée... Et pourtant, il y avait là un bataillon entier couché dans l'herbe. Mais la teinte neutre des uniformes allemands les rendait presque invisibles. Il n'en était malheureusement pas de même de l'éclatante teinte rouge de nos pantalons.

Lorsque le commandement de « Cessez le feu » courut le long de la ligne, mon fusil commençait à me brûler les mains.

Quelqu'un cria vers la droite: « Les Turcos ! Les Turcos qui partent à la baïonnette ! » Je regardai au-dessus du parapet de notre abri. Les tirailleurs avaient quitté le bas-fonds et commençaient à escalader le versant de la pente que dominaient les fantassins allemands. Les fines aiguilles d'acier luisaient au bout de leurs fusils: ils montaient au pas sur deux lignes, les officiers en avant.

Le fracas de la canonnade redoubla derrière nous et la crête disparut dans la fumée des explosions. Puis soudain tout se tut et un angoissant silence pesa durant quelques minutes sur cette partie du champ de bataille, coupé de loin en loin par le crépitement éloigné des mitrailleuses.

Les Turcos montaient toujours... Encore cinquante mètres et ils vont atteindre la crête... Mais une rafale de coups de fusils éclate. Des flottements se produisent dans leurs longues lignes: des vides se forment et des corps étendus commencent à jalonner le terrain. Nous voyons leurs officiers lever leurs épées et courir vers le sommet. Les Africains prennent le pas de course.

 

Juste à ce moment nos officiers nous jettent un commandement: « Debout baïonnette au canon ! Point de direction la crête d'en face ! Nous appuyons les tirailleurs ! » Nous sommes debout d'un bond. Les baïonnettes  claquent en s'appliquant aux canons des fusils... En avant ! Nous dévalons la pente et soudain je ramasse la plus effroyable pelle que je puisse imaginer. Ma jambière gauche s'est délacée et s'est mise à traîner au bout du lacet de cuir. Mon pied droit s'est posé sur ma jambière et ma course étant subitement arrêtée je m 'allonge de tout mon long, piquant ma baïonnette dans la terre. Je me remets debout, la capote et la figure pleines de terre, et je regarde les camarades... Nous remontons les pentes. Des blessés s'appliquent leurs pansements individuels et tentent, en se traînant à travers les balles, de regagner nos lignes... L'un d'eux est rouge de sang de la gorge jusqu'au jambes, comme un véritable boucher. Il s'est fait une béquille de son fusil en mettant la crosse sous le bras et avance péniblement. Mais dix mètres plus loin, je devais voir une chose plus terrible encore. Un fantassin était allongé au milieu d'une véritable mare de sang. En arrivant à sa hauteur, je vis, avec un sursaut d'horreur, que le pauvre corps n'avait plus de tête. Un obus arrivant probablement de plein fouet l'avait décapité. Moi qui, avant guerre, ne pouvais supporter la vue du sang, j'étais bien servi pour mon baptême du feu. Je m'écartai pour ne pas marcher dans le sang et je passai.

 A la crête, un orage de balles nous accueillit. Sans répondre, nous rejoignons au plus vite les tirailleurs qui soufflaient une minute en fusillant dans le dos les Boches qu'ils venaient de déloger de la crête. Ce bond nous abritait du feu de la seconde ligne ennemie. Nous prenons part à la fête. Rien de plus amusant que de canarder un ennemi qui s'enfuit... Puis en avant ! Nous repartons... Nous grimpons la seconde pente et soudain nous butons dans des fils de fer tendus entre des piquets. Instinctivement, je me jette à terre, pressentant un piège, et bien m'en prend car une effroyable pluie de balles s'abat sur nous. En une minute, le quart de notre effectif est à terre. Et pas moyen de répondre à ce feu enragé, nous ne voyons plus rien. L'ennemi doit se servir de plusieurs mitrailleuses car nous percevons le crépitement régulier de plusieurs de ces engins parmi les rafales sporadiques de la fusillade. Impossible de rester où nous sommes. « En retraite ! » crie le lieutenant. Nous nous retournons et soudain derrière nous une longue ligne d'Allemands surgit de la fatale crête en poussant des hurlements féroces... Les mitrailleuses tirent... Gagnons la crête crie le lieutenant, puis face en arrière... Nous y resterons jusqu'au dernier s'il le faut... Mais sapristi ! Nous avions au moins un bataillon de zouaves avec nous. Que font-ils? Où sont-ils donc passés? Ce serait pourtant le moment d'arrêter la charge des Allemands par une fusillade qui nous permettrait de reprendre pied sur la crête que nous avons quittée la première... Mais rien! Nous franchissons le sommet conquis à la baïonnette par les tirailleurs et nous nous replions au pas de course vers celui que nous occupions primitivement. Les Allemands nous poursuivent, toujours hurlant. Quelques-uns tirent sur nous, sans s'arrêter, leur arme appuyée à la hanche. Leurs tambours roulent sourdement et leurs clairons jettent une sorte de plainte qui ne ressemble que de très loin aux notes fougueuses de notre charge. Mais cette fuite me stupéfie. Car c'est bien une fuite de notre part -ou du moins cela y ressemble furieusement. A quoi pensent nos officiers? Est-ce que nous n'allons pas faire halte quelque part et disputer le terrain pied à pied? Je me retourne plusieurs fois, fou de colère, et je lâche à chaque fois plusieurs coups de feu sur la masse qui monte. J'ai la satisfaction de voir plusieurs de mes coups porter juste. Pensez donc, je tire à 80 mètres au plus. Jusqu'ici je ne suis pas blessé. Une balle a frappé ma gamelle sur mon sac et l'a transpercée. J'ai senti deux autres balles frapper mon sac en biais. Elles doivent être restées dedans, car le linge s'oppose plus que tout autre obstacle à la progression des balles. Nous voici à la crête... Nous débouchons sur l'autre versant et soudain je vois les zouaves qui montent, baïonnette au canon, en ligne déployée! Bravo! Sang Dieu, nous allons rire! Nous rejoignons les zouaves, nous intercalons dans leurs rangs n'importe où et nous faisons face à l'ennemi. Je recharge précipitamment le magasin de mon Lebel... Notre ligne s'arrête... Je devine ce qui va se passer et j'arme mon fusil. La ligne allemande émerge tout d'un coup jusqu'à mi-corps du sommet de la crête. Et soudain une effroyable fusillade s'abat sur elle à 30 mètres. Je les vois tomber bouche ouverte. Ils tourbillonnent dans une confusion inexprimable... C'est un véritable souffle de mort qui les décime à bout portant... Sur un commandement, nous cessons le feu et nous repartons encore une fois la baïonnette basse... Derrière nous éclatent les notes de la charge. Bravo! Bravo! En avant! D'un bond nous sommes à la crête juste au moment où les Boches terrifiés l'abandonnent... J'éclate d'un rire nerveux... Si vite qu'ils détalent, nous les atteignons et nos terribles lames de baïonnette entrent en jeu. Ils se défendent à peine. Je vois les turcos en embrocher dans les reins en riant d'un rire de fauve... Les zouaves travaillent ferme eux aussi. Quant à nous, nous ne cédons notre place à personne. Quelques Allemands se laissent tomber à terre mais en passant les tirailleurs les clouent au sol sans pitié. Quelques coups de feu traversent les clameurs du combat à l'arme blanche. Je dis combat mais le mot juste est massacre. Les Allemands ne se défendent pas, ils détalent, quelques-uns jettent leur arme pour courir plus vite. C'est terrible, une véritable vision de meurtre... Je cours comme les camarades mais jusqu'ici je n 'ai trouvé devant moi aucun ennemi. Il n'y a plus d'alignement chez nous. Chacun tue pour son propre compte. La ligne est morcelée, divisée, par des groupes épars d'ennemis... Soudain, un Allemand étendu à terre se dresse devant moi. Peut-être a-t-il voulu faire le mort mais la terreur l'empoignant à notre approche il se dresse et s'enfuit, perdant son casque. Je le poursuis et je suis sur lui en dix secondes. Vais-je l'embrocher? Je ramène mon fusil en arrière... Mais mes nerfs ne me permettent pas la brusque détente qui pousse la baïonnette en avant pour le coup mortel... Je pourrais peut-être le maîtriser, le faire prisonnier. Ma baïonnette baissée est à dix centimètres de son dos... Et tout à coup, sous une pression nerveuse, involontaire, de mon doigt, le coup part... L'Allemand se plie en arrière, comme fauché. Un horrible sursaut le ramène en avant et il s'écroule face contre terre, mort. Je passe sans y prêter plus d'attention. C'est la guerre. Je n 'ai pas réfléchi que cet homme que je viens de tuer comme un chien a peut-être une fiancée, une femme qui l'attend au pays et pleure en pensant à lui. Je n'ai vu en lui que l'envahisseur, l'ennemi détesté... Oh oui, la guerre, qui arme les uns contre les autres des hommes qui, de gens qui ne demandaient qu'à vivre en frères, fait des loups enragés, la guerre est une chose maudite! Ces réflexions, je ne les ai pas faites sur le champ de bataille, mais après, lorsque, à mon tour, je fus couché sur un lit d'hôpital.

 Les Allemands en fuite viennent buter à leur tour sur leurs propres fils de fer. Ils ont ménagé des trous qui leur permettent de les traverser assez facilement en temps normal. Mais ces diables de fils de fer sont disposés en quinquonce. Par cette disposition, ils nous auraient forcé, au cas où nous aurions tenté de les traverser, à arpenter sous leur feu.... Cette précaution se retourne à présent contre eux. Elle les oblige à nous prêter le flanc. Nous ne nous engageons pas dans le réseau. Nous nous jetons à terre à 20 mètres des premiers piquets et nous commençons un feu à répétition dont on peut dire sans crainte de se tromper que presque tous les coups portent... Quelques-uns des Allemands réussissent à passer malgré la grêle de balles et reprennent leur calme de l'autre côté des fils de fer. Notre batterie les a repérés et leur envoie coup sur coup deux salves de Shrapnells[3]... Sous les gerbes de balles de plomb, à chaque fois nous voyons des malheureux s'aplatir dans l'herbe et demeurer immobiles. Bien peu réussirent à repasser la crête et à se mettre à l'abri sur l'autre versant.

 
Nous cessons le feu. Autour de nous aucune balle ne siffle plus. Nous entendons soudain la détonation des canons allemands, puis celles plus sèches des 75 mm français. Sans doute un duel est-il engagé entre les deux artilleries, mais, dans le fond de notre ravin, nous n'en voyons rien... L'ordre nous arrive de demeurer à l'abri. Je veux profiter de cette accalmie pour casser une croûte. Mais mon gosier ne permet à aucune bouchée de passer. Je suis trop énervé. Je cherche des yeux Garnier. Il arrive justement vers moi, me cherchant lui aussi. Il a perdu son képi.... Nous nous serrons la main, enchantés de nous revoir en vie malgré la tourmente et, comme nous nous sommes perdus de vue durant le combat, nous nous racontons nos impressions... Il sort sa baïonnette du fourreau pour me la montrer. Elle est rouge de sang... Cette vue ne m'émeut pas. Je lui fais observer seulement qu'elle va rouiller s'il la laisse ainsi humide. Sans mot dire, il prend une poignée d'herbe et l'essuie froidement. Je lui raconte comment j'ai tué mon Prussien. Il rit quand je lui avoue mon hésitation et, ma foi, je fais chorus. Quels sauvages nous sommes devenus... Il a de l'eau de vie dans son bidon. Nous en buvons chacun une bonne lampée... A ce moment on entend: « Sac au dos! » Nous nous reformons par régiments, les tirailleurs à droite, les zouaves à gauche, et nous repartons... Notre section est déjà bien diminuée. Nous comptons une quinzaine de blessés et six morts.

 Nous grimpons une côte et nous déployons en tirailleurs au sommet. Devant nous, à 800 mètres, à la lisière d'un bois, une batterie allemande est en action. Nous distinguons les artilleurs autour de leurs pièces, les larges éclairs et les bouffées de fumée des départs des coups. Elle tire sur la haie d'un bois qui lui fait face, à 2000 mètres. Nous ne savons par qui il est occupé.

Près de nous, une section de mitrailleuses vient prendre position. Nous voyons les mitrailleurs déplier le trépied, les chargeurs disposer les bandes de munitions, les pointeurs viser après avoir réglé la hausse à la graduation indiquée par le télémétreur. Le lieutenant commandant la section braque sa jumelle sur la batterie allemande et crie: « Commencez le feu... » Deux salves de crépitements rapides se font entendre. Nous pouvons constater une perturbation chez l'ennemi dont les coups ne se succèdent plus aussi régulièrement. A ce moment on nous crie: « Objectif la pièce ennemie... Hausse 850 mètres... Feu à volonté... Commencez le feu... » Nos Lebels commencent à cracher... Au lieu de tirer coup par coup, j'utilise tout le contenu de mon magasin que je recharge ensuite. Je tire par séries de 10 balles. Malheureusement, à cette distance, nous ne pouvons nous rendre compte du résultat.

 Nous réussissons après un feu d'une dizaine de minutes à museler le feu de la batterie... Notre lieutenant la tient sans cesse dans ses jumelles. Attention, crie-t-il: elle va nous canarder... Nous pouvons observer en effet un mouvement des pièces. Au lieu de se présenter à nous de profil, elles nous présentent les surfaces carrées de leurs pare-balles et leur ligne exécute donc une conversion qui leur permet de nous faire face. Cela va grêler dur tout à l'heure! Mais minute! Notre feu redouble. Puis soudain, de l'extrême droite de la haie qui servait d'objectif aux Allemands quelques minutes auparavant, partent coup sur coup quatre détonations. C'est une batterie française... Du beau milieu de la batterie ennemie jaillissent quatre colonnes de fumée blanche au milieu d'une averse de pierrailles et de terre. Aussitôt quatre autres coups... Les Allemands pris en enfilade nous paraissent perdre pied. Ils veulent tenter d'amener leurs avant-trains pour enlever leurs pièces. Mais notre batterie ne l'entend pas ainsi... Elle tire une volée de Shrapnells. Nous voyons les nuages ronds des explosions surgir à quelques mètres au dessus des canons allemands. Les attelages qu'on amenait sont décimés. Les chevaux s'abattent, gigotent à terre. Quelle boucherie ce doit être là-bas... Nouvelle salve de shrapnells immédiatement suivie d'une volée de percutants... Au nuage de fumée d'une des explosions se mêle une énorme colonne de fumée noirâtre, puis le son d'une énorme détonation parvient à nos oreilles... C'est un de leurs caissons[4] qui vient de sauter. Bravo les artilleurs! Ils nous ont épargné une bonne tuile... Leur feu a ralenti. Le nôtre aussi. On crie « baïonnette au canon! » de nouveau. De nouveau les lames surgissent des fourreaux. On avance au pas de charge et nous voilà partis vers les canons allemands.

 
800 mètres, c'est long... De nouveau les balles sifflent autour de nous. Peu nombreuses il est vrai. Sans doute le soutien d'infanterie de la batterie qui nous tire dessus. Mais cette fusillade ne dure pas. Nos artilleurs l'ont sans doute fait taire car ils fouillent de leurs obus la lisière du bois. Nous pouvons arriver jusque sur les pièces allemandes sans aucune perte. Nous voici parmi les canons. Quel carnage, mon Dieu... Des chevaux éventrés, les entrailles répandues sur le sol, gisent au milieu des débris et des hommes déchiquetés par les obus. L'explosion du caisson a creusé dans le sol un énorme trou d'où monte encore une buée blanchâtre. Une pièce dont une des roues est brisée est culbutée sur le flanc. Elles sont étranges, leurs pièces. Très courtes, la gueule dépassant très peu le pare-balles, avec des sièges pour les servants de chaque côté du canon, elles ne ressemblent en rien à nos sveltes et élégants 75. Elles sont de couleur verdâtre. Sur le sol, à l'entour, sont éparpillés les obus. Quelques-uns sont encore disposés par trois dans des paniers d'osier. Ils sont de couleur bleue. La douille est sensiblement plus courte que celle du canon français.

 Mais qu'allons-nous faire de ces pièces? Impossible de songer à les emmener, car leur frein doit être bloqué, et puis elles sont à demi embourbées dans la terre humide. Nous n'allons pourtant pas les abandonner ainsi sans tout tenter pour les mettre hors d'usage. Nous entreprenons de détruire les appareils de pointage à grands coups de hache et de pelle tirés de notre paquetage. Pendant que nous nous livrons à cette démolition, le reste des camarades a poussé jusqu'au bois et fouille la lisière. Nous entendons quelques coups de feu... Nous sanglons à nouveau les outils sur nos sacs et remettons ceux-ci sur nos épaules. Puis nous nous reformons en tirailleurs face au bois et nous nous couchons...

 Trois quarts d'heure à peu près se passent ainsi. Les camarades ont dû traverser le bois et s'établir de l'autre côté. Soudain une fusillade éclate, avec des crépitements de mitrailleuses, puis le canon se met de la partie. Cela devient sérieux. Nous avons profité du repos pour recharger nos magasins. Nous faisons jouer la culasse pour engager une cartouche dans la chambre et nous attendons. Les coups de fusil paraissent se rapprocher rapidement. Sans doute l'action se passe maintenant sous bois. En effet nous distinguons bientôt entre les arbres les silhouettes des turcos et des zouaves. Ils se glissent d'arbre en arbre, lâchant un coup de feu de temps à autre. En dix minutes, ils nous ont rejoints... Comme je me trouve près de la pièce de gauche de la batterie allemande, je me glisse devant elle du côté de la gueule et me poste à genoux derrière le pare-balles... La section qui se trouve devant nous recule de quelques mètres et vient s'embusquer aussi derrière les pièces. Cela nous procure ainsi d'excellents abris d'où nous pouvons tirer à l'aise un bon moment. Les balles allemandes commencent à siffler ferme. Sur notre ligne, le feu continue. Derrière mon pare-balles, je vise soigneusement les silhouettes des Boches qui rampent sur le sol. Elles sont imprécises dans la pénombre qui règne sous bois, et sont difficiles à ajuster. Je ne puis affirmer que j'en aie touché quelqu'une.

 Notre feu, excessivement violent, s'arrête un moment. Si notre batterie était encore là, nous pourrions les repousser encore une fois et reprendre le bois. Mais aucun coup de canon ne part plus ni de leur côté ni du nôtre. Et la situation déjà peu favorable pour nous va tourner franchement à notre désavantage. Des sifflements violents passent au-dessus de nous... De la droite de notre ligne, des cris s'élèvent... Devant nous, la terre jaillit sous le choc des balles qui s'enfuient en ricochant. Nous sommes tournés. En quelques minutes la situation devient intenable, et la retraite va être excessivement dangereuse... « En arrière! » crie le lieutenant. « Au chemin de fer! » Diable! C'est rudement loin et je crois que bien peu d'entre nous vont y arriver. Car d'après une constatation que j'ai pu faire, dans un mouvement de retraite, les pertes sont souvent beaucoup plus élevées que dans un mouvement en avant. Nous nous levons d'un bond, et nous partons en arrière par échelons, baissant le dos. Nous nous couchons face à l'ennemi et nous recommençons le feu... Pendant que nous tirons, une compagnie de zouaves se replie et prend position à cinquante mètres derrière nous. Nous décalons de nouveau et passons derrière les zouaves qui nous soutiennent à leur tour par un feu violent. Ainsi, dans ce mouvement de retraite, une fusillade continue retarde quelque peu les Allemands. Ah, si notre artillerie était là! Mais Dieu sait où elle est passée! Avec de grandes pertes, nous arrivons à la ligne de chemin de fer. Nous la franchissons d'un bond et nous installons derrière ce retranchement... Nous allons rester là près d'une heure en arrêtant l'ennemi. Nous distinguons au loin les files de tirailleurs ennemis. Quand ils se relèvent pour un bond, une grêle de balles les salue et ils sèment de corps étendus le chemin parcouru. Nous les fixons à cent mètres de nous. Ils restent allongés sur le sol et répondent à notre feu. Mais ils tirent trop haut. Quelques balles frappent les rails ou les cailloux du ballast et ricochent brutalement. Un camarade est frappé en plein front. Je le vois rouler en bas du talus et demeurer immobile la figure pleine de sang. Et tout à coup, sur la droite, une fusillade éclate. Encore une fois nous sommes tournés, par les bois qui servaient d'abri à notre batterie. De nouveau il faut battre en retraite. Cette fois, il nous faut grimper une pente très raide. Des camarades tombent autour de moi. Je reconnais plusieurs hommes de ma section. (Dufresnes?) qui tombe sur la face, se relève sur un bras, et retombe immobile. Lefillâtre, le première classe de la section, qui tombe raide mort. Et beaucoup d'autres dont je ne me rappelle plus le nom.

 Je bute dans une clôture en fil de fer. Je me baisse à plat ventre pour passer dessous. Mon sac reste accroché. Le temps de le dégager, je suis resté à vingt mètres en arrière. Je me relève furieux et reprends ma course. Et soudain je sens au bras gauche un choc violent comme un coup de bâton. Mon bras retombe lourdement. Le sang coule sur ma main en abondance, jaillit sur ma capote et sur mon pantalon... Je veux remuer la main. Impossible. J'ai le bras cassé...  Un voile me passe devant les yeux. Je tombe à genoux, lâchant mon fusil. Je songe à ce moment à mon flacon d'alcool de menthe qui se trouve dans ma cartouchière de gauche. Je le débouche avec mes dents et j'en avale une longue gorgée qui me rend ma connaissance. Je relève ma manche jusqu'au coude. Je déchire à coups de dents mon paquet de pansement et je l'applique sur le trou tant bien que mal. Le sang s'arrête de couler. Je reprends mon fusil et je repars, mon bras pendant. Mais pendant que je plaçais mon pansement, les camarades avaient disparu. Je ne voyais plus autour demoi que des cadavres et des blessés étendus sur le sol... Les maudits sifflements se faisaient toujours entendre autour demoi, et cette fois venant autant de balles françaises que de balles allemandes. Sur ma gauche des volées de Shrapnells arrivaient dans les têtes des arbres bordant la route et faisaient voler les branches en éclatant. Je parcourus deux cent mètres courbé à terre. Près d'arriver à une crête, je sentis encore à mon bras gauche, plus haut que la première blessure, la piqûre d'une seconde balle. Cette fois la douleur fut presque nulle. Ne disposant que d'un seul pansement, je pris mon mouchoir que je tentai de nouer sur la deuxième blessure. Mais mes forces s'en allaient avec mon sang... Mes yeux s'embrumaient. Je vis à peine une sorte de cuvette de terrain qui pouvait m'abriter et m'y laissai rouler en perdant connaissance.

 Quand je revins à moi, mon bras me causait une douleur atroce. A quelques centimètres de mon poignet, une nouvelle plaie saignait. J'avais donc reçu un nouveau projectile pendant mon évanouissement. C'était, comme je le sus plus tard, un Shrapnell qui, en éclatant au-dessus de moi, m'avait gratifié d'une de ses balles de plomb. C'est miracle que je n'aie reçu que cet unique éclat, car j'en trouvai partout autour de moi, enfoncés dans le sol. Une lourdeur causée par la perte de sang m'avait envahi tout entier. Je pouvais à peine soulever mon bras droit. Quant à mon bras gauche, brisé en trois endroits, j'eus dès ce moment le pressentiment que je ne pourrais pas le conserver. Apartir de cet instant j'eus plusieurs évanouissements consécutifs. De nouveau j'eus recours à mon flacon d'alcool de menthe et de nouveau une bonne lampée me remit à peu près d'aplomb. Je me soulevai comme je pus sur mon bras valide pour regarder du côté de l'ennemi. Sur le versant de la petite crête qui m'abritait, un fantassin français était étendu mort. Son fusil avait disparu. A cent mètres au plus, une ligne d'Allemands arrivait au pas de charge. En deux minutes, j'allais les avoir sur moi. Toutes les histoires de blessés massacrés lues dans les journaux français me revinrent à la mémoire et je résolus de faire le mort. Je m'étendis que le côté et ne bougeai plus. La demi-heure qui suivit fut certainement la plus angoissante de toute mon existence. J'entendais les cris des Allemands s'approcher. En entre-ouvrant les yeux je vis leurs silhouettes se profiler sur la crête. S'ils pouvaient me dépasser dans leur bond, pensai-je, la nuit n'est pas loin, je tenterais de gagner les bois et de rejoindre nos lignes... Mais soudain j'entendis un bruit sourd de pas autour de moi puis un commandement rauque, des froissements de métal... Ils venaient de se coucher à deux mètres devant moi. J'entendis comme dans un rêve des rires puis les mots « Franzose kaputt ! »

 Je perdis connaissance. Quand je revins à moi, j'étais environné d'Allemands à genoux. L'un d'eux, un officier, me tenait le poignet droit. Il portait sur sa patte d'épaule dorée le chiffre 26, une couronne et une étoile. Cétait donc un lieutenant du 26eme régiment. Lorsque j'ouvris les yeux, il dit intentionnellement en excellent français: « Vous avez défendu votre pays, nous allons vous soigner ». Je fus ahuri. Et les histoires de blessés massacrés? Il m'expliquera plus tard qu'il m'avait entendu gémir et qu'il s'était porté en rampant près de moi. Il me demanda le numéro de mon régiment. Il me versa dans le quart d'un de ses hommes une dose de cognac et me souleva la tête afin que je puisse boire... Pendant ce temps, un soldat avait fendu ma capote jusqu'au col et mis mon bras gauche à découvert. « Mon pauvre garçon! » dit l'officier, « Vous êtes bien blessé! » Il prit son propre pansement dans la poche intérieure de sa tunique et me l'ajusta sur la plaie du poignet. Le pansement terminé, il me demanda si j'étais marié et si j'avais des enfants. Sur ma réponse affirmative, il me dit: « Prenez courage, vous reverrez votre famille. Les soldats sanitaires vont venir vous ramasser. Au Lazarett vous trouverez d'excellents docteurs et un prêtre. Je rejoins mes hommes. Que Dieu vous garde! » Il me tendit la main. Je la pris, réellement ému, et je répondis:  « Que Dieu vous garde jusqu'au bout, mon lieutenant! » Il se leva puis s'agenouilla de nouveau près de moi. « Votre bidon est-il plein? » me demanda-t-il. « Il est vide », répondis-je. Il dit alors quelques mots en allemand à ses hommes. Trois de ceux-ci s'approchèrent et à eux trois remplirent mon bidon avec le contenu des leurs. Etait-ce bien là ces Prussiens féroces décrits dans nos journaux? L'officier lut sans doute mes réflexions sur ma figure, car il se mit à rire en me disant: « Tout ceci vous étonne, n'est-ce pas? On vous a dit que nous massacrions tout, prisonniers et blessés? Allons, répondez sans peur! » Je fis oui de la tête. De nouveau il dit quelques mots à ses hommes. Un éclat de rire répondit. Les trois hommes qui avaient rempli mon bidon ouvrirent leurs sacs et déposèrent près de moi du pain, un gros morceau de lard, des cigares et du saucisson, en répétant: « Camarades! Camarades! ». Ils me débarrassèrent ensuite de mon équipement en coupant les courroies de cuir, disposèrent mon sac sous ma tête et me quittèrent après un salut de la main. Le lieutenant me serra de nouveau la main et s'en fut ainsi.

 Pendant tout cet intermède, des balles françaises n'avaient pas cessé de siffler au-dessus de nous. Je fus impressionné par ces soldats soignant un blessé ennemi pendant qu'on leur tirait dessus. Hélas, la nuit suivante, cette excellente impression fut bien près de disparaître, mais n'anticipons pas.

 
J'étais resté seul. Une soif brûlante me desséchait la gorge et me força à faire de fréquentes accolades à mon bidon. Je réussis à m'asseoir. A ma gauche, deux vaches ruminaient paisiblement au milieu de fracas de la bataille. Soudain, à quelques mètres au-dessus de l'une d'elles, deux nuages ronds apparurent... et l'animal fut comme plaqué contre le sol. L'explosion sèche me renseigna sur la provenance des deux Shrapnells. C'étaient les canons français qui avaient repris le feu, sans doute pour protéger la retraite. Car nous étions battus. Aucun doute ne pouvait subsister dans mon esprit. Tout ce que nous avions fait était inutile et nous avions reculé, submergés par le nombre. Les pièces françaises battaient le terrain sur ma gauche, heureusement pour moi, car j'aurais fatalement été haché par les obus. Sur ma droite, de fortes lignes d'Allemands passaient sans cesse au pas gymnastique... Deux batteries défilèrent tout près de moi, leur personnel très diminué. La seconde ne comptait plus que cinq pièces. L'un des conducteurs, en passant, me menaça de sa longue cravache.

Ce furent les derniers Allemands que je vis de la journée... Les ambulances allemandes n'étaient pas encore en vue. Je me replaçai sur le dos, brûlant de fièvre. Et la dernière vision que j'eus fut, là haut, dans le ciel, un aéroplane allemand qui tournait au-dessus du champ de bataille comme un oiseau de mort.

 

Nuit du 22 au 23 Août 1914

 Quand je devrais vivre cent ans, j'aurai toujours présentes à la mémoire les péripéties de cette nuit sinistre. De temps à autre, un coup de feu claquait dans le silence, tiré je ne sais pas dans quel but. La détonation émettait un signal qui réveillait les blessés étendus un peu partout. Des voix gémissantes s'élevaient du sol. Quelquefois, elles demandaient « à boire », d'une voix altérée par la souffrance. D'autres juraient ou gémissaient. Une, tout près de moi, répétait inlassablement: « Jeanne, Jeanne... ». La voix devenait rauque puis elle se brisa dans un râle qui dura quelques minutes et s'acheva dans un cri. J'avais froid dans les os. Quelle mort que celle du malheureux qui venait de mourir là dans l'ombre, tout seul, sans une main amie pour serrer la sienne, voyant sans doute, dans les brumes de l'agonie, sa Jeanne qui lui tendait les bras... Je pleurai longtemps. Je pensai à toi, à notre petit. Cela me fit du bien et me dégagea l'esprit. Je passai comme je pus mon paletot sur mon épaule, mis le pain et le lard des Allemands dans ma musette et je plaçai celle-ci par-dessus mon bidon. Je me dressai sur mes jambes flageolantes. D'abord, je retombai lourdement à terre. Ma tête bourdonnait. Des lueurs dansaient devant mes yeux. Nouvel effort... Je fis quelques pas en titubant. Une rasade d'alcool de menthe m'affermit sur mes jambes. Je pris dans mon sac le revolver du uhlan que nous avions pris, Garnier et moi. Le chargeur était demeuré en place. Je poussai la sécurité en position de tir et passai l'arme dans ma ceinture. Puis je pris mon fusil pour l'emporter, mais il était trop lourd pour mon bras affaibli. Je ne pus que le traîner sur le sol. Pourtant, je ne voulais pas le laisser aux Allemands. Je fis un effort pour le briser, mais je n'y parvins pas. Je le traînai jusqu'à une mare où je le jetai dans l'eau. Puis je m'en fus en direction d'un bois pour, de là, gagner Bouffioux. La distance qui séparait l'endroit où j'étais tombé de la haie était au jugé de 900 mètres. Le douloureux calvaire que ce fut là. Mon bras brisé balançait au moindre mouvement et me causait des lancements cruels. Je voyais des lueurs devant mes yeux et me rendais à peine compte de ma marche. Je butai dans une clôture de fil de fer et y restai pendu par le menton, les bras ballants, à demi évanoui. Lorsque je quittai cette étrange position, j'eus de nouveau un terrible moment en essayant de passer à plat ventre entre les derniers fils de fer de la clôture et le sol. J'y arrivai après un effort désespéré qui m'arracha plusieurs cris de douleur. Mais la secousse avait été trop forte. Je restai postré de l'autre côté de la clôture à genoux, affaissé sur mes talons, sans aucune force pour reprendre ma route.

Péniblement, je soulevai mon bidon à mes lèvres pour essayer d'éteindre le brasier qui me flambait la gorge. Je m'arrrosai la figure. Ma main à demi paralysée par la perte de sang n'avait plus la force de tenir le bidon... Enfin, je saisis le petit bec entre mes dents et je réussis à avaler quelques gorgées, en manquant à chacune d'elles de m'étrangler... Puis je repartis cahin-caha vers la haie. Dans le lointain, des « Wer da? » diminués par l'éloignement retentissaient dans le silence. Deux ou trois coups de feu partirent sur ma gauche. Tous les cinquante mètre, j'étais contraint de m'agenouiller pour reprendre haleine et boire une gorgée d'eau. Je ne peux pas me rappeler cette sinistre randonnée sans un frisson. Après un temps que je ne puis évaluer, j'atteignis enfin les haies. Je franchis un taillis et me laissai tomber le dos contre un arbre. Je restai ainsi quelque temps et quand je voulus me relever, impossible. A peine debout, je roulais sur le sol. Il me fallait rester là. Je pleurai de rage car plus le temps passait et plus s'éloignaient mes chances de pouvoir rejoindre le régiment en retraite.

 Je m'étendis sur le sol au pied de l'arbre et essayai de dormir en attendant le jour. Il faisait très sombre sous les arbres. Quelques gouttes de pluie me tombèrent sur la figure en me donnant une agréable sensation de fraîcheur. Au bout d'un instant, j'entendis une plainte à cinq ou six mètres de là. Mais, dans cette obscurité, impossible de me rendre compte qui était le blessé qui gémissait là. La voix était rauque et criait des mots que je ne comprenais pas, mais ce n'était pas de l'allemand. C'était sans doute un tirailleur qui était réfugié là. A tout hasard, je criai:  « Courage, camarade! Peux-tu marcher? » Un silence suivit, puis la voix reprit: « Toi, Français? Blessé? » Je répondis affirmativement. « Moi, tirailleur » continua mon interlocuteur. « Peux-tu marcher? » Il répondit seulement « A boire!.. » Diable! Ma provision d'eau arrivait à sa fin. Je me traînai néanmoins sur le ventre en me guidant sur sa voix et je parvins près de lui. Je mis mon bidon dans sa main et je l'entendis qui buvait gloutonnement. Il eut cependant la force d'arracher le bidon de ses lèvres. « Veux-tu manger? » demandai-je ensuite. « Oui, manger », répondit la voix gutturale. Je m'aperçus que ma musette était restée au pied de l'arbre. Je repartis la chercher à quatre pattes. Cela me sauva la vie. Comme j'allais revenir vers le tirailleur, je vis soudain jaillir le faisceau d'une lampe électrique de poche. Il se posa sur le sol, comme s'il cherchait quelque chose, puis zig-zagua entre les arbres et s'approcha de l'endroit où reposait le blessé. Un pressentiment me traversa. Le porteur de lampe était seul. Ce n'était pas l'habitude des brancardiers, qui partaient en escouade à la recherche des blessés. Sous l'influence d'une crainte instinctive, je retirai le pistolet automatique du Uhlan de ma ceinture. Il était tout armé... Mais il était bien lourd pour ma main très affaiblie, et si je manquais mon coup, l'agresseur aurait beau jeu de m'achever... Je m'allongeai à plat ventre afin de pouvoir appuyer ma main à terre pour tirer. A la grâce de Dieu... Durant ces préparatifs, la lueur blanche avait atteint l'endroit où se trouvait le tirailleur. J'entendis une voix rageuse crier, puis des plaintes répétées, comme proférées par quelqu'un que l'on frappe brutalement. Il me sembla qu'on frappait le blessé à coups de bottes. La lampe avait dû être posée sur le sol car son faisceau s'étalait à ras de terre, immobile. Un son étranglé, affreux, m'arriva et s'éteignit dans un râle. Je crus voir dans la lueur pâle un éclair d'acier, des gestes précipités... Le lâche lardait le blessé de coups de baïonnette. Je levai le bras... Mais le laissai retomber. Je ne voyais rien qu'une silhouette imprécise et ma balle se fût perdue sans autre résultat que de mettre en fuite le misérable. Mon désir de venger le pauvre tirailleur me suggéra un autre moyen. J'assurai mon arme dans ma main et je m'étendis sur le ventre. Mon bras, ma main et le pistolet disparaissaient complètement dans l'herbe et l'Allemand ne pourrait pas les apercevoir. Par contre la détonation pourrait m'en attirer d'autres sur le dos. Mais à cet intant, la sauvegarde de ma propre vie semblait moins importante que la volonté de punir le misérable boche. J'appelai d'une voix grêle: « Camarade! Camarade! » pour l'attirer sur moi. J'entendis aussitôt un pas lourd et cette voix rauque qui poussait des imprécations se rapprocha. Je relevai la tête. Il vint droit sur moi. Il me cria: « Kaputt! Kaputt! » et posa sa lampe sur le sol. Alors, concentrant ce qui me restait de forces, je levai le pistolet et appuyai sur la détente. Le recul arracha l'arme de ma main. Le lâche assassin avait poussé un cri qui s'était confondu avec la détonation et s'était écroulé, la tête presque contre la mienne. Je me redressai et le retournai sur le dos. Il n'était pas mort, ses yeux grands ouverts me regardaient et il me dit: « Franzose, Camarade... Franzose » La balle l'avait frappé sur la clavicule et il n'était pas mortellement blessé. Je le regardai froidement, pesant ce que j'allais faire. Un instant j'eus l'idée de lui faire grâce mais l'image du pauvre blessé massacré par cette brute reflua à mon cerveau et je recherchai mon revolver[5]dans l'herbe. L'arme étant automatique, le coup suivant se trouvait immédiatement rechargé lorsque l'étui précédent avait été éjecté... Je m'approchai du misérable. J'approchai le canon de sa tempe et je fis feu. La tête rebondit sur le sol et il ne bougea plus, bien raide cette fois. Oui, j'ai fait cela froidement. Je l'ai achevé. Sur mon honneur, les choses se sont passées telles que je les ai racontées. Mais depuis j'ai longuement réfléchi à cette affaire et ma conviction s'est affermie que j'avais agi en justicier. Le massacre du tirailleur criait vengeance et ce n'est pas moi qui ai frappé l'assassin, c'est la main de Dieu[6].

 Mon second coup tiré, je retrouvai des forces. Je me dressai et m'enfuis sous bois sans direction, tenant toujours mon arme à la main. Je butai sur une souche et tombai rudement. L'arme s'échappa. Je voulus me relever mais retombai évanoui une fois encore...

 Quand je repris connaissance, le jour n'était pas loin. Je me mis debout péniblement pour tâcher de sortir du bois. Je gagnai la haie avec mille difficultés. Devant moi, dans la buée grise d'un matin pluvieux, s'étalait une sorte de plaine vallonnée, circonscrite au Nord par la voie ferrée, devant moi par les maisons de Chatelet, et vers le Sud par une crête de hauteurs boisées. Des cadavres gisaient un peu partout. Des Allemands, portant au bras des brassards blancs à croix rouge, circulaient d'un corps à l'autre, sans doute pour s'assurer du décès. Sur la gauche, une équipe creusait un grand trou. Par groupes de deux, les Allemands ramassaient les cadavres et les portaient près du trou.

 Je frissonnai et demeurai indécis sur la conduite à tenir. Impossible maintenant, affaibli comme j'étais, de regagner les lignes françaises. La fièvre avait augmenté. J'avais des étourdissements fréquents. Et j'avais épuisé ma provision d'eau. Je demeurai derrière un arbre, ne pouvant me résoudre à me rendre. Notre défaite n'était que momentanée; les Français allaient reprendre le terrain perdu et si je pouvais échapper aux Allemands, j'avais des chances d'être rejoint par les miens... Deux heures à peu près passèrent ainsi. Ma soif était devenue dévorante. Je suçai des brins d'herbe sur lesquels la pluie avait déposé des gouttes d'eau puis je bus le contenu d'une petite flaque d'eau qui s'était formée dans un trou du sol. C'est terrible, cette soif des blessés, on boirait n'importe quoi. Le soulagement causé par chaque absorption n'est que momentané et après quelques minutes la soif renaît plus atroce... Une douleur lancinante traversait mon bras. Ma main s'était crispée et était complètement insensible. Et subitement l'idée de la gangrène me traversa l'esprit et j'eus peur cette fois, peur de mourir sans t'avoir revue, ma chérie, et notre cher mignon. Je sortis du bois. Le funèbre trou était comblé. Je ne voyais plus, d'où j'étais, qu'un tumulus couronné par une croix de bois et dont la terre fraîchement remuée tranchait sur la teinte verte des alentours... Je n'aperçus plus d'Allemands dans les environs immédiats. Au loin, sur la route, une compagnie défilait en chantant. Seuls, sur ma droite, des civils belges erraient au milieu du champ de bataille. Je m'approchai d'eux. Ils portaient le brassard de la Croix-Rouge.

 Je tombai sur un genou à mi-chemin et je roulai sur le dos. Mais ils m'avaient aperçu. Deux se détachèrent d'un groupe et accoururent près de moi. Ils me soulevèrent, me firent boire un peu de cognac et m'emmenèrent lentement vers leurs voitures. Malheureusement celles-ci étaient pleines. Ils me proposèrent de me laisser sur le sol allongé sur des couvertures, le temps de décharger leur fardeau à Chatelet et de revenir. Mais je ne supportais plus le spectacle de mort et l'idée de la gangrène m'avait tellement envahi l'esprit que je voulais les soins d'un médecin le plus vite possible, quand bien même il serait allemand. Je demandai à un Belge de me soutenir, affirmant que je pourrais ainsi gagner l'ambulance. Un jeune homme d'une vingtaine d'années me prit sous le bras droit et nous partîmes ainsi vers Chatelet. Après avoir traversé la voie ferrée, puis un champ, nous arrivâmes sur la route. Ca et là sur la chaussée, des trous béaient, creusés par les obus. Des branches coupées par les éclats jonchaient le sol. Un peu partout on voyait des effets d'équipement allemands. Une batterie passa près de nous. Le capitaine me regarda et me salua. Je tentai de rendre le salut mais mon bras totalement engourdi me refusa ce service. Un servant assis sur la dernière pièce me jeta au passage: « Vive l'Allemagne! » Je ne pus m'empêcher de sourire. Plus loin des cadavres ennemis étaient rangés sur le bas-côté de la route. Il y en avait une vingtaine à la file. Après ce funèbre tableau, nous entrâmes dans Chatelet. Là, le spectacle était plus sinistre encore. Des maisons étaient écroulées et leurs débris encombraient la rue. Parmi les décombres fumants, on voyait des ferrures, des garnitures de cheminée à demi fondues. Un gros chêne, qu'on apercevait au-dessus des maisons, était fendu en quatre ou cinq morceaux, mais en restant debout sur ses racines. Des débris de verre jonchaient le trottoir parmi des cartons aplatis ayant contenu des gâteaux secs. A un tournant de rue, un poste allemand était installé, autour d'une mitrailleuse braquée sur l'entrée de Chatelet. Les hommes jouaient aux cartes et buvaient. A deux mètres derrière eux, cinq cadavres allemands s'allongeaient sur les pavés... « Où me conduisez-vous? » demandai-je à mon guide. « Oh, soyez sans aucune crainte », répondit-il, « On vous mène chez des soeurs françaises, vous y serez très bien! » A chaque instant des automobiles passaient à toute allure près de nous. Je pouvais apercevoir près du chauffeur un officier pistolet au poing et dans la voiture les occupants avaient aussi l'arme au poing. Ils se méfiaient... A chaque porte, les Belges me regardaient passer, l'air apitoyé. Ils m'apportaient quelque chose à boire, café au lait, café pur, vin blanc, etc...

 Un pharmacien m'arrêta au passage, me fit boire un verre de rhum et m'examina. Je ne voyais plus clair. Je chancelais. Je me rendais à peine compte que je passais sous une sorte de porche, je traversais une cour et j'entrais dans une salle garnie de lits de fer. On me déshabilla. On me coucha sur une table et je perdis connaissance.

 Je revins à moi couché dans un des petits lits de fer. Deux figures de femmes couvertes par des cornettes blanches épiaient mon réveil. Elles me sourirent et l'une d'elles me tendit un verre de champagne. Je bus et je m'assoupis, brisé par la fatigue.

Je me sentais très las, mais je ne ressentais aucune douleur. J'examinai les lieux. La salle devait être une salle d'école. Une armoire normande et un buffet la garnissaient. Il me sembla que j'avais vu quelque part le costume des soeurs et que la guimpe bleue ne m'était pas inconnue. L'une d'elles s'approcha de moi et me demanda mon régiment. « 36eme », répondis-je. Un bon sourire apparut sur ses lèvres. « Vous êtes normand? », demanda-t-elle. « Oui, ma soeur ». « Alors, nous sommes compatriotes. Notre maison mère est à la Délivrande et nous avons une maison à Caen... » C'étaient des soeurs de la Sainte Famille où tu avais été en pension. Tout heureux, je le dis à la soeur en lui montrant ta photographie et aussitôt elle s'exclama: « Mais oui, c'est bien elle, ma petite Marthe! » et elle courut avec la photo. Elle revint bientôt avec la mère supérieure et une autre soeur qui, elle aussi, l'avait connue, et ce fut un concert d'exclamations. Dès lors, je fus choyé par les bonnes soeurs plus qu'aucun autre blessé. L'une de ces trois soeurs se nommait Lebaron.

 

24 Août.

Mauvaise nuit. J'ai dormi une minute. J'ai sans cesse une infirmière près de mon lit. Elle me cause de toi, de chez nous, pour endormir ma souffrance. Elle essuie la sueur qui coule sur mon front, me donne à boire de temps à autre un peu de citronnade. Elle s'appelle Marie Bertrand, jamais je n'oublierai ses soins si attentifs durant mon séjour à l'orphelinat. Une soeur n'eût pas été plus dévouée. Son attention ne se démentit pas une seconde.

Le jour vient, m'apportant un réel soulagement. A 10 heures, le docteur refait mon pansement et fait une grimace. Les plaies sont violacées. Il m'immobilise le bras dans un appareil. Après le pansement, douleur terrible. La soeur me fait une piqûre de morphine. Je me repose un peu. A 8 heures, le docteur dit qu'on va m'envoyer à l'hôpital. Je devine pourquoi et j'ai un sanglot. Mon infirmière me prend la main et me console de son mieux.

 
25 Août.

Nuit très mauvaise. J'ai un peu sommeillé mais d'un sommeil peuplé de cauchemars. Je ne puis prendre la moindre nourriture. 39,9° de fièvre. A deux heures, on vient me prendre pour m'emporter à l'hôpital. On me place dans un camion rempli de paille, on étend sur moi des couvertures, et je pars, escorté par cinq Belges. Je reste une heure à attendre dans une salle. Mon pansement dégage une mauvaise odeur. La douleur est atroce. Ma main est complètement insensible. Les veines du poignet sont gonflées, l'extrémité des doigts est bleuâtre. Il est temps, grand temps... On me couche sur un chariot caoutchouté et l'on me roule vers la salle d'opération. Je prends place moi-même sur la table et je perds connaissance sous le masque à chloroforme.

 Quand je reviens à moi, je me retrouve dans la salle où j'avais attendu au début. Un mauvais goût me remplit la bouche. La douleur est amoindrie, je ne sens plus qu'une sorte de picotement à mon bras gauche... Dieu n'a pas voulu que je le garde... Que sa volonté soit faite si au prix de ce sacrifice je puis te revoir et me consoler de toutes mes souffrances dans tes bras... J'ai toute ma lucidité. Au moment de quitter l'hôpital pour rentrer à l'orphelinat, je demande mon alliance restée à ma main. Une des soeurs me l'apporte. J'embrasse le cher anneau et me le passe à la main droite, qu'il ne quittera plus désormais.

A l'ambulance, deux infirmières restent sans cesse près de moi, car on redoute les effets du chloroforme. A la grande surprise de tous, je ne ressens pas la moindre nausée. La mère supérieure vient souvent me voir et me félicite de mon courage. Courage très facile puisque je ne souffre plus.

 

26 Août

Assez bonne nuit. Le matin j'ai mangé de bon appétit. Mon infirmière m'a fait manger comme un petit gosse. L'aumônier de l'orphelinat vient nous voir. Très bon vieillard. Il nous console, nous parle de la patrie, de gloire... Nous entendons une violente canonnade dans l'après-midi. Les Français vont-ils revenir? Quelle prière monte de nos coeurs... La canonnade dure toute la nuit.

 

27 Août

Température normale: 37° le matin. La canonnade dure encore. Un infirmier volontaire, Mr Guillemin, nous raconte qu'à Thuin les Allemands se sont arrêtés devant un verrou de collines solidement occupé par les nôtres... Je vais très bien. Les femmes belges nous soignent comme de véritables soeurs. Jamais nous ne saurons reconnaître tant de dévouement. Elles nous donnent des friandises, décorent nos lits avec des fleurs... La nuit, elles prennent la garde par deux, en compagnie de leurs maris. Voici leurs noms car je veux que tu connaisses, au moins de nom, ceux à qui tu dois de m'avoir conservé: le docteur Kraimer et madame, monsieur et madame Ligot, Melle Marie Ligot, Mr et Mme Helson, Touvet, Guillemin, Melle Marie Bertrand mon infirmière attitrée, Mr Beylet, le pharmacien qui m'avait fait boire du rhum, Melle Beylet et leur mère, et d'autres encore dont je ne sais pas les noms mais dont je me rappelle toujours les visages.

Le soir, la canonnade cesse. Un major allemand en tenue de campagne rentre dans la salle et prend nos noms. Le sort en est jeté: je suis prisonnier.

 
28 Août

Aujourd'hui c'est ma fête. La mère supérieure m'apporte un gros bouquet qu'elle accroche au pied de mon lit. Le bon père Roger célèbre la messe dans notre salle sur une commode en guise d'autel. Je n'ai rien vu de plus impressionnant que cette messe célébrée devant une assemblée de blessés couchés dans leur lit de douleur. Je communie. Cela va te faire sans doute sourire, ma grande, mais vois-tu le sceptique que j'étais autrefois est bien près de disparaître. Je vais de mieux en mieux. 36° ce matin. Je dévore maintenant et je puis m'asseoir dans mon lit. Le docteur Kraimer n'en revient pas en ne constatant sur ma terrible plaie aucune trace d'inflammation. En apprenant que je ne bois jamais d'alcool d'habitude, il attribue mon rétablissement plus que satisfaisant à ma tempérance.

 Une auto s'arrête devant la porte de la salle vers 2 heures. Un général et un aide de camp en tenue de campagne en descendent et offrent à la mère supérieure, avec un profond salut, un élégant coffret. Elle l'ouvre et y trouve un kilo de beurre, élégamment enveloppé. C'est le seul qui reste dans le pays, dit le général.

 
29 Août

Rien de nouveau. Quelques nouvelles par les Allemands... On se bat avec furie autour de Maubeuge. Comme les nôtres ont reculé vite ! Allons-nous donc être vaincus? Non, ce n'est pas possible! Même si la France est battue, il reste l'Angleterre et la Russie. Mais  nous serons victorieux, j'en ai le ferme espoir.

 Le pharmacien nous photographie dans le parc de l'orphelinat. Je me suis levé et j'ai mangé assis à table. J'ai marché seul sans aucune aide, mais je ne suis pas très solide.

 
30 Août

Aujourd'hui le major allemand est venu et nous a tous déclarés transportables. A 8 heures on nous embarque dans une grande voiture garnie de paille. Tout le monde a les larmes aux yeux au pensionnat, j'ai le coeur bien gros en quittant les soeurs. Nos infirmiers nous serrent vigoureusement  les mains et Mr Guillemin, toujours expansif, nous dit: « Soyez sans crainte, nous les battrons quand même. Vive la France! » Nous répondons à voix basse: « Merci! Vive la Belgique! »

 Nous sommes partis. Une page de ma vie vient de se tourner.

 Sur la route, nous croisons des cyclistes allemands en patrouille. Ils portent l'uniforme bleu. Ce sont des territoriaux. Ce côté de Chatelet n'a pas souffert. Au charbonnage de Bouviers nous embarquons trois nouveaux blessés et nous pénétrons dans Marcinelle. Quelle dévastation. Ce bourg n'est formé que par une unique rue. Or de chaque côté ce ne sont que des ruines. Quelques maisons sont restées debout çà et là. Elles ont à leur façade un drapeau blanc à croix rouge. Cette destruction sauvage n'est pas l'oeuvre des artilleurs français car bien peu de ces maisons incendiées sont écroulées. Nous remarquons alors aux quelques portes que le feu a respectées et qui sont demeurées en place des inscriptions en allemand à la craie. Le caporal Gilles du 129e nous les traduit après avoir poussé un cri de surprise. Il y a textuellement: « Mettre le feu ! A brûler immédiatement! » et sur des habitations indemnes: « Ne pas incendier -hôpital dans les environs » ou « Cette maison est habitée par des amis ». Ils ne peuvent invoquer, pour excuser leur barbarie, la nécessité de dégager leur champ de tir, car les maisons étaient tapies au pied de deux hauteurs assez élevées. Ils font bien la guerre en sauvages, pillent, incendient sans nécessité, simplement pour le plaisir de détruire.

 Nous entrons dans Charleroi à la nuit tombée. Les tramways électriques marchent mais la plupart des magasins sont fermés. Les rues sont pleines d'Allemands qui marchent et nous regardent passer d'un air conquérant. On nous conduit d'abord au Collège des Pères Jésuites mais il est plein, et on nous renvoie à l'Athénée Royal. Là, on nous place dans les salles de l'école, et on nous donne à manger deux tartines de pain couvertes de saindoux et un bol de café au lait sans sucre. L'infirmière qui nous sert ce soir là est une grande femme portant chignon et que mes camarades appellent « le wagon ». Nous sommes couchés dans des lits militaires belges. Ils sont un peu durs et certaine barre de fer qui les relie en leur milieu nous rompt les reins à la longue. Néanmoins nous passons une bonne nuit.

 
31 Août

 Le lendemain l'infirmière de notre salle arrive de bonne heure. C'est une belle jeune fille qui s'appelle Luisa et que je n'ai connue que sous ce nom. Son dévouement est admirable. Toujours sérieuse et la figure grave, attentive aux appels de ses blessés, elle nous apparaît comme une soeur de charité. Son fiancé est à Liège et elle ne sait pas ce qu'il est devenu. Je la plains de tout mon coeur, et toi, mon cher trésor? Tu ne sais pas où je suis, ce que je fais, si je suis vivant ou mort? Tu pleures peut-être en berçant notre petit ange. Quelle secousse cela te donnera quand tu apprendras que j'ai perdu mon bras. Mais tu es forte, ma chérie, tu m'en as donné la preuve. Tu surmonteras ton chagrin. Tu te diras peut-être qu'il vaut mieux que je revienne avec un bras en moins que de ne pas revenir du tout. Et je crois que tu m'aimeras assez pour m'accepter tel que je suis à présent. Je suis encore capable de travailler, va. Mon instruction servira à gagner notre vie dans un bureau. Avec ma pension qui s'élèvera vers 800 F, je gagnerai peut-être davantage qu'avant la guerre. Tu vois que tu ne seras pas malheureuse, mon amie! Tout le mal sera pour moi mais tant mieux si cela me permettra d'être davantage ton petit gosse. Il faudra que tu me donnes mille petits soins dont je n'avais pas besoin avant la guerre:  couper ma viande, mon pain, me laver la main. Et peut-être cela à la longue t'irritera-t-il? Mais non, je suis fou. Tu me causeras encore davantage pour que j'oublie tout ce que j'ai souffert dans les mauvais jours. J'ai fait tout mon devoir de Français sans peur, parce que je pensais à toi et je ne voulais pas que tu eusses à rougir de moi. Tu me l'as dit toi-même dans la première lettre que j'ai reçue pendant la campagne. Il y a plus d'honneur à faire son devoir courageusement qu'à conserver une vie déshonorée par une lâcheté. J'ai risqué ma vie. Dieu a voulu que je la conserve. C'est donc qu'il savait que tu m'aimerais toujours.

Nous avons reçu la visite de plusieurs de nos infirmières de Chatelet. Melle Bertrand m'apporte des citrons, des bonbons et une tarte aux cerises... Ils nous promettent tous de revenir demain.

 
1er Septembre

Ce matin, nous avons engagé la conversation avec plusieurs infirmières de l'Athénée Royal. La conduite des Allemands à leur entrée dans Charleroi a été indigne d'un peuple civilisé. L'une d'elles nous raconte que pendant qu'elle soignait des blessés allemands, les camarades de ceux-ci mettaient le feu à sa maison; une autre en quitatnt le chevet des Allemands a trouvé sa maison pillée, les armoires sur le trottoir et son linge dans le ruisseau. Une troisième me raconte que se trouvant dans une rue avec son brassard elle avait assisté à l'arrivée des Prussiens. Ils tiraient aux fenêtres à tort et à travers et incendiaient suivant leur gré. Un marchand de légumes poussant une petite voiture à bras avait été tiré à bout portant par ces brutes. Le médecin qui nous soignait, Mr Van den Born, malgré son brassard avait essuyé le feu de ces sauvages et n'avait dû la vie qu'à l'heureux hasard qui le fit entrer dans un couloir à double issue. Ces incendiaires visent à l'esprit, mais cet esprit est frappé de la lourdeur germanique. Juges-en. A un de nos infirmiers ils ont volé sa motocyclette en lui donnant en échange un bon de réquisition payable chez le pharmacien !  Ailleurs, les bons de réquisition délivrés à Charleroi étaient payables à Paris ! Les imbéciles !

J'apprends une chose qui me fait plaisir: 17 Français avec une mitrailleuse avaient tenu toute une matinée une des rues principales à son débouché sur la campagne. Et ils s'étaient retirés sans être inquiétés, emmenant 10 uhlans prisonniers... Bravo les camarades.

 
2 Septembre

Nous quittons aujourd'hui l'Athénée Royal. Vers une destination inconnue. Nous montons dans une limousine dont les vitres portent la croix rouge et nous filons vers la gare. Nous franchissons le canal sur un pont de pierre et l'auto stoppe devant la gare. Un bataillon est là, faisceaux formés, au repos, attendant sans doute son embarquement. Nous sommes contraints de défiler entre une double haie de regards hostiles mais nous les regardons en face et passons fièrement pour pénétrer sous le hall. Un train est à quai. Il est composé de wagons à bestiaux aménagés avec des bancs. Sur le quai, c'est un incessant défilé d'Allemands. Quelques-uns nous jettent des regards apitoyés. L'un d'eux me dit tristement en montrant mon bras coupé : « Vous n'êtes pas le seul... » Un autre nous montre des photos de sa femme et de ses enfants. Pauvre homme! Il maudit la guerre, celui-là. D'autres viennent nous apprendre la chute de Maubeuge. Bien que nous n'y croyons guère cela nous ennuie. Ils expliquent à grand renforts de gestes que la place n'a pu tenir sous la grêle d'obus que lui envoyaient leurs énormes obusiers de 420 mm. Ils indiquent la hauteur des projectiles en se plaçant la main au menton et miment l'explosion en étendant les bras et en gonflant leurs joues pour lâcher des « Baoum ! » cocasses. L'un d'eux trace sur la paroi du wagon le chiffre 40.000 et nous fait comprendre que c'est le nombre de prisonniers qu'ils ont fait. Ils bluffent et comment[7]! Mais si c'était vrai cependant? Maubeuge n'est pas une place de premier ordre et un jour ou l'autre ils l'enlèveront certainement. Mais 40 000 prisonniers c'est dur à avaler. Nous devions d'ailleurs en entendre bien d'autres durant notre séjour en Allemagne... La faim commence à se faire sentir pour nous. Quelques-uns d'entre nous demandent un morceau de pain aux Boches qui passent. Moi je préférerais crever de faim que de mendier une bouchée à ces brutes. Quelques-uns mettent des morceaux de leur pain noir dans le wagon. Je refuse d'y toucher et je croque un morceau de chocolat. Le temps passe et nous ne démarrons toujours pas. De nouveaux blessés arrivent sans cesse sur le quai et on les embarque dans le train aussitôt. Je remarque à un moment un grand Allemand qui est planté en face de nous sur le trottoir. Il porte au col et aux manches les galons de sous-officier. Son maintien est singulier. Il regarde constamment à droite et à gauche et se rapproche insensiblement du wagon. Il se trouve bientôt tout près de nous. Il choisit le moment où il n'y a pas de Boches sur le quai et il nous jette à voix basse: « Alsacien! » Je suis debout en un clin d'oeil. Je lui tends la main et il la serre vigoureusement et nous explique qu'il est de Strasbourg. Il est sous-off dans un régiment de cuirassiers et si on l'envoie en première ligne il tentera tout pour déserter et passer chez nous. Celui-là c'est un compatriote et je n'ai pas de honte à lui demander un morceau de pain. Il me quitte un instant et revient avec un pain noir qu'il cache sous sa tuniqueet un bout de saucisson qu'il extrait de sa poche. Il me tend le tout. Je le remercie avec effusion et il me quitte après une dernière poignée de main. Il s'appelle Kaufmann et reste rue des (Nuées-Bleues?) à Strasbourg. Il me dit en me quittant tout le bonheur qu'il éprouverait en redevenant français. 

 Dans l'après-midi, on nous sert enfin une sorte de soupe abominablement mauvaise. Il n'y a qu'une petite assiettée et la même assiette sert pour tout le monde. Nous ne touchons pas de pain. Heureusement que j'ai celui de l'Alsacien.

Enfin vers 5 heures le convoi démarre.

 
(Fin du premier carnet)

  

Brutalités

 Les Français ne sont pas épargnés par les brutalités allemandes. Voici quelques cas qui te frapperont[8]. Un soldat du 41eme de ligne logeant dans ma baraque rentra un jour d'une corvée l'oreille gauche tuméfiée et saignante. C'était le commandant du camp lui-même, le colonel Von Quer, qui l'avait frappé de trois coups de canne si violents que la canne s'était brisée. Se promenant dans le coin du camp où travaillait la corvée, il avait vu un des prisonniers fumer... Sans chercher lequel il avait foncé sur le premier qui lui était tombé sous la main et l'avait frappé à coups de canne en hurlant: « Je veux que vous soyez damné! » Ce colonel Von Quer était d'ailleurs un grotesque individu. Ne s'avisa-t-il pas de faire un « Garde à vous! » aux cabinets ?  Je ne sais pas si les gens qui s'y trouvaient rectifièrent la position mais d'où j'étais j'entendis parfaitement le « Garde à vous »! Il n'est pas jusqu'au général qui ne se soit permis de frapper un prisonnier pris à fumer entre les baraques. L'officier allemand, tout en aboyant en français: « Trois heures de poteau à faire pendant trois jours! » se mit à le gifler à tour de bras. Le spectacle était profondément répugnant. Cet officier supérieur abusant de son pouvoir et de  son autorité sans limites pour frapper un homme sans aucune défense me fit mieux encore comprendre l'âme allemande. Tout en frappant, il vociférait: « Vous avez menti au soldat allemand... Vous avez menti à moi ! Vous serez très sévèrement puni! » Cela faisait sourire, cette vertueuse indignation d'un homme dont les chefs avaient élevé le mensonge et la duplicité à la hauteur d'institutions d'Etat[9].

Une sentinelle, à la sortie de la messe célébrée baraque 42, porta sans aucune provocation un coup de baïonnette à un Français... Vers le 5 janvier, un Unteroffizier réunissant une corvée de charbon bondit sur un retardataire, se mit à le bourrer de coups de poing et finalement porta un coup de plat de sabre dans le dos du soldat... Le 12 Janvier, des prisonniers désoeuvrés avaient conçu l'idée baroque de se déguiser en bizarre chameau à six pattes, à l'aide de polochons figurant les bosses, pour distraire leurs camarades; l'un d'eux fut grièvement blessé par une sentinelle allemande qui lança un coup de baïonnette au hasard dans l'animal de carnaval. La farce finissait dans le sang...

 

Noël des prisonniers

Nous avons pu fêter quelque peu la Noël malgré notre pénible situation. Un camarade s'était abouché avec un charcutier qui descendait tous les jours à Dornitz et avait pu nous procurer un saucisson et un jambonneau avec quelques pommes sures et un litre de rhum. J'avais justement reçu le 24 mon premier mandat et je pus prendre part à ce festin extraordinaire sans rien devoir à personne. Il n'y eut pas de messe de minuit au camp malgré la demande des prêtres français. Aussi nous commençâmes le réveillon d'assez bonne heure. Bien que nos pensées fussent ailleurs, nous nous efforçâmes à la bonne humeur. Nous bûmes à nos familles, à la France, et nous regagnâmes vers minuit nos baraques respectives. Avant d'entrer dans la mienne, je rêvai un bon moment au dehors. La campagne couverte de neige étincelait sous la clarté diffuse des étoiles. Je songeai au Noël précédent. Nous étions ensemble, heureux, nous aimant de tout notre coeur. Nous en reverrons beaucoup d'autre, n'est-ce pas, ma mienne? Notre tout petit sera déjà grand, peut-être balbutiera-t-il quelques mots au Noël prochain et nous lui mettrons un joujou dans ses petits souliers. Et pour nous ce sera une nouvelle occasion de nous embrasser follement et de nous dire Je T'aime. Nous aurons un tel arriéré de caresses à nous prodiguer l'un à l'autre que nous savourerons toutes les occasions d'échanger des baisers, n'est-ce-pas? Déjà avant la guerre nous ne pouvions rester dix minutes tranquilles. Nous avions déjà tant souffert et tant attendu. Dieu a sans doute jugé que pour payer tout notre bonheur nous n'avions pas encore assez souffert et il m'a pris mon bras. Mais tout mon bonheur à venir payera cette perte et me fera oublier mes souffrances quand je me retrouverai près de toi. Notre France sera agrandie et regénérée. L'Alsace et la Lorraine nous seront rendues. Le sinistre aigle noir qui planait au ciel de l'Europe, portant dans ses serres le feu et la destruction, sera abattu. Rien ne s'opposera plus à notre éternel bonheur. Non, vois-tu, ce n'est pas payer trop cher pour un tel résultat... Une cloche sonnant à Dornitz interrompit ma rêverie. Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! Le Christ est né pour prêcher la paix et la concorde sur la terre. Et là-bas, les fusils crépitent, des canons tonnent, des hommes meurent sous le ciel étoilé...

 
La neige et la pluie au camp

 Lorsqu'il neige à Allen, le camp, qui en temps ordinaire n'est qu'une morne étendue grise sans aucune trace d'herbe, revêt une sorte de poëme sauvage. La neige ici ne fait pas comme à Cherbourg où elle disparaît presque aussitôt qu'apparue... Ici, elle se plaque à terre en énormes flocons, s'amoncelle et atteint bientôt une vingtaine de centimètres. Les toits des baraques disparaissent sous la couche blanche. La chaleur intérieure la fait fondre et des cascades ruissellent de chaque versant du toit. Lorsqu'il gèle, ce qui est souvent le cas, cela forme des stalactites de givres qui font des ornements aux longues lignes rigides. Les squelettes d'arbres éparpillés çà et là étalent leurs maigres branches ouatées de blanc. Les fils de fer qui séparent les compagnies doublent de volume et tranchent sur la teinte jaune des baraques en y traçant des lignes blanches. Les sentinelles sont tapies dans leurs guérites et y dansent d'un pied sur l'autre pour se réchauffer. Aux alentours du camp, la campagne disparaît sous son manteau d'hiver. Les sapins de la forêt, chargés de neige, nous apparaissent comme des grosses barres noires soulignées de blanc... Aujourd'hui il tombe une sorte de pulvérin[10]. On peut à peine mettre le nez dehors. Le vent qui souffle en tempête fait tourbillonner la neige au ras du sol et la projette sur les baraques au pied desquelles elle s'amoncelle. Et cependant nous voyons passer des colonnes de Russes que l'on emmène aux corvées, la tête enfouie dans le haut col de leurs capotes, les mains cachées dans leurs manches croisées, ils marchent dans le blizzard, la tête baissée, sans regarder autour d'eux... Ils sont blancs de neige et semblent, dans les tourbillons, une file de fantômes. On ne voit plus la lisière de  la forêt.

 Ce matin, le petit train nous est apparu vaguement dans l'atmosphère ouatée, mais si flou, avec des contours si estompés qu'il ressemblait à une bête de légende. Quelle différence entre cette journée de grand foid et celle que nous avons passée l'hiver dernier. Je me dépêchais vite de rentrer dans notre nid bien chaud, le visage rouge de froid. Mais tes baisers avaient vite fait de me réchauffer. Qu'il faisait bon dans notre chambre... Devant le grand feu qui rougissait la grille, ce feu que notre petit rossard de Tit-mi aimait tant lui aussi. Un soir tu t'étais assise par terre sur le tapis, tes longs cheveux dénoués... Tu étais adorable, et moi, toujours assoiffé de caresses, je m'étais approché. J'avais mis la tête sur tes genoux, je t'avais entourée de mes bras et je t'avais regardée longtemps, longtemps... Et toi tu m'avais donné ce soir là de gros baisers pendant que le vent froid sifflait au dehors... C'était le bon temps... Reviendra-t-il ? Dis-moi? Il peut revenir si tu m'aimes toujours autant. Parfois, quand je réfléchis, j'ai peur, peur que tu ne m'aimes plus... Dis-moi franchement, depuis que tu as appris que j'avais le bras coupé, n'as-tu pas maudit la destinée qui t'avait unie à moi? N'as-tu pas regretté le jour qui t'avait donnée à moi pour toujours et n'as-tu pas regardé en arrière ce qu'on t'offrait et que tu avais dédaigné pour moi ? Ma première question lorsque je te reverrai et que nous nous trouverons seuls sera celle-ci: « Crois-tu pouvoir m'aimer encore comme avant ? » Dis, si nous n'avions pas été mariés au moment où la guerre a éclaté et que je fusse revenu comme je vais revenir, aurais-tu continué à vouloir être ma femme ou te serais-tu détournée de moi ? Ce n'est pas la question de la vie matérielle qui me préoccupe. Je gagnerai peut-être plus qu'avant. A l'usine je suis à peu près sûr d'être repris dans les bureaux. J'aurai peut-être 150 F par mois plus ma pension.  Je commencerai ma journée à 8 heures au lieu de 6 heures et demie. Moins de fatigue, moins d'usure d'effets, plus de propreté. Mais m'aimeras-tu toujours ? Je le sentirai car je suis habitué à tes caresses et si tu m'aimes moins je verrai bien que tes baisers ne sont plus les mêmes...

 Je ne déteste pas la neige au camp, mais par contre je déteste franchement la pluie, la pluie qui se déverse d'un ciel gris, qui crépite sur les baraques, qui détrempe le sol comme le sable des plages et le transforme en une immense flaque de boue  où l'on enfonce jusqu'à la cheville. Le sol sablonneux devrait logiquement absober l'eau tombée à sa surface, mais -peut-être par les pas des vingt mille prisonniers- il forme une sorte de croûte imperméable et la pluie y stagne en larges mares. Pour circuler, nous devons marcher dans une infecte boue noire... Nos pauvres chaussures après s'être défendues courageusement ont fini par s'avouer vaincues et  prennent l'eau comme des éponges. Nous avons les pieds continuellement humides et nous sommes sans cesse enrhumés. Quand donc cette existence stupide de volailles parquées finira-t-elle ? Et encore les volailles sont à l'engrais tandis que nous !! Je m'en rappellerai de la guerre et de ma captivité au camp d'Allen-Graben... en attendant je t'envoie de gros baisers ici :  X

 
La discipline à la prussienne

 La discipline au camp est très dure. C'est la discipline à la prussienne dans toute sa rigueur imbécile. Les châtiments ne sont qu'au nombre de deux: le cachot et le poteau. Au début s'ajoutait à ces deux peines la privation de nourriture. Pour le cachot, un camarade qui a été condamné à 24 heures y a passé 2 jours. Il n'est pas rare en effet qu'on y soit oublié. Un turco condamné à 24 heures y est demeuré 5 jours sans nourriture. Lorsqu'on l'a retiré le malheureux était à demi-fou de souffrance. Les cachots sont des trous noirs munis d'un bas-flanc et d'une cuvette d'eau, installés derrière les cellules destinées aux allemands punis, celles-là étant vastes et aérées. Une sorte de conduit va chercher un jour parcimonieux à deux mètres de hauteur et encore ce conduit est-il la plupart du temps obstrué. Une imposte vitrée est ménagée près de la porte pour permettre à la sentinelle l'examen de l'intérieur. Il n'est pas rare que les prisonniers soient saisis d'hallucinations dans ce noir et mettent assez longtemps à s'en remettre. Voilà pour le cachot.

Près des baraques du poste s'alignent des poteaux fichés en terre, qui font penser aux poteaux de torture des Indiens d'Amérique du Nord. Ce sont bien des poteaux de torture en effet, et cela constitue un rapprochement entre les barbares d'Allemagne et les sauvages du Nouveau-Monde. On peut voir de temps à autre des sentinelles attacher des prisonniers à ces poteaux, les mains entravées derrière le dos et les pieds ficelés, pour les y laisser de longues heures. Lorsque la température est douce ce n'est qu'un mauvais moment à passer, mais lorsqu'il gèle ou qu'il neige on conçoit toute la barbarie de ce procédé. J'ai vu des Russes et des Français, saisis par le froid, restés allongés sur le sol lorsqu'on les détachait, à demi-morts... Un Russe d'ailleurs mourut de ce traitement inhumain.

 
Les nourrissons

 Sur les voies boueuses qui bordent le camp, on peut voir défiler d'étranges soldats allemands. Ils semblent flotter dans leurs uniformes trop amples. Leurs pieds peuvent à peine arracher leurs lourdes bottes des flaques d'eau, le casque a l'air d'écraser ces  têtes imberbes de collégien. Et lorsque nous les voyons passer en colonnes et le sac au dos, ils cheminent péniblement, aplatis et tordus en S par des harnachements trop pesants à leurs toutes jeunes épaules. Ce sont les soldats que l'Allemagne à bout de ressources lance sur la France victorieuse et la Russie menaçante. Ils tentent de se redresser en passant devant nous et ils chantent en tendant le cou. Leur chant ressemble à un râle et ils passent, vagues fantômes d'une force à jamais disparue... Lorsqu'ils se promènent autour de nos grillages, ils fument de gros cigares et affectent de nous détailler en ricanant. Pauvres gosses! Certains d'entre nous font le geste de les casser en deux et de jeter les morceaux de côté. D'autres miment une magistrale fessée, et ces lycéens-soldats, rouges de honte, s'esquivent. Certains, sur leurs yeux myopes, arborent de grandes lunettes rondes qui leur donnent l'air de monstrueuses chouettes. C'est cette armée de gamins que les prisonniers ont baptisée du nom de « Nourrissons ». Pauvres mioches, à peine échappés de l'école, quelle face vont-ils faire sous les rafales de nos 75! Et dans quel état vont les mettre les nuits passées sous la neige dans les tranchées! Que doivent penser les parents lorsqu'on leur enlève leurs enfants pour les jeter en pâture aux canons des alliés? Mais telle est la passivité de l'âme allemande que pas une révolte ne semble fermenter sous les crânes épais des civils que nous voyons circuler sur la route de Dornitz[11]. En revanche, certains faits tendraient à prouver que les nourrissons en ont assez d'être sacrifiés au rêve définitivement avorté de celui que les journaux français appellent le Bonnot[12] couronné ou le César de cabanon. Deux caporaux du 89eme se trouvant en corvée dans les bois et plaisantant un peu, ont rencontré deux cavaliers allemands dont l'un les apostropha en excellent français: « Eh bien ! Vous n'avez pas l'air de vous en faire! On voit bien que vous vous êtes échappés ! Nous y allons, là-bas... » Et il ajouta: « Mais as pas peur! Si nous pouvons nous faire prendre, ce sera tôt fait! » Et avant même que les deux camarades ébahis eurent pu dire quelque chose, les deux cavaliers avaient piqué leurs montures et avaient disparu[13]. Ces soldats ne retournent au combat qu'avec répugnance, et ce qu'ils racontent doit être plutôt démoralisant pour ces pauvres bleus. J'ai appris ces jours-ci par un interprète que le fils d'un des majors du camp avait été nommé lieutenant à 15 ans et 5 mois exactement... Quel superbe officier cela doit être! Par contre les équipements de ces jeunes gens sont flambants neufs. Je crois que l'Allemagne présente au monde à l'heure actuelle une brillante façade masquant un épouvantable  vide.

 
Premier de l'an

 Aujourd'hui c'est le premier Janvier. L'année dernière je m'étais réveillé à tes côtés et à peine éveillé je t'avais embrassée à pleines lèvres et à plein coeur... Aujourd'hui  je me suis éveillé sur ma paillasse et j'ai embrassé longuement ta photo et celle de notre chou. Te rappelles-tu des premiers jours de l'an que nous avons passé ensemble à Houlgate? Comme cela nous paraissait bon de passer cette journée de fête ensemble. Et nos bons baisers échangés dans la chambre de Mme Varin. Dis nous sommes-nous assez caressés cet après-midi là? J'aime me rappeler tous ces bons souvenirs maintenant, ils m'aident à passer mes longues et monotones journées mais peut-être cela va-t-il t'ennuyer que je parle de choses que tu connais aussi bien que moi et qui peut-être n'ont plus pour toi la même valeur qu'elles pouvaient avoir autrefois.

L'année prochaine nous serons de nouveau ensemble. Les mauvais souvenirs se seront perdus dans l'éloignement. Nous serons de nouveau dans notre cher petit nid. Je te raconterai les misères subies et pour que je les oublie peut-être me donneras-tu de gros baisers. Nous nous aimerons si tu le veux bien et notre beau rêve pourra se continuer. Nous irons ensemble acheter quelque jouet à Petit Auguste. Le cher mignon, qu'il ignore toujours ce qu'est la guerre ! Nous l'élèverons dans l'amour de la France mais aussi dans la haine de cette chose hideuse qu'est la guerre. Et qu'il ne connaisse les batailles qu'en culbutant des soldats de plomb sur le sable... Mais dis-moi pourquoi l'as-tu appelé comme moi? Mon nom n'est pas si beau et puis je voulais qu'il s'appelle comme papa. Nous le regarderons dormir. Nous pencherons nos têtes au-dessus de son berceau. Nos cheveux se mêleront et nous nous embrasserons au-dessus de son berceau. Ce sera si doux ! Si bon ce baiser ! Tiens, en voici déjà un:  X  pour attendre... A propos, ces baisers que je mets par endroits, quand tu pourras les prendre je suis sûr que tu ne t'en contenteras pas et qu'il faudra que je les double par d'autres... Dis, est-ce que je me trompe?

Aujourd'hui je me suis levé de bonne heure. Nous avons tous voyagé de baraque en baraque présenter nos voeux aux camarades. Bonne année pour tous! Pour notre chère Patrie qui verra en 1915 la fin de ses épreuves. Pour nos frères d'Alsace-Lorraine enfin délivrés. Pour les familles des morts, dont le temps atténuera peut-être les cruelles douleurs et enfin bonne année pour nous qui reverrons notre France et retrouverons tous ceux qui nous sont chers.

 Les conférences

  Pour varier les distractions (?) offertes aux prisonniers par leur séjour à Allen-Graben, quelques-uns eurent l'heureuse idée d'établir une série de conférences, avec l'aide de plusieurs professeurs prisonniers comme nous. La première qui eut lieu dans la baraque 43 traita des Légendes Normandes. Je vais te la résumer car j'y ai pris un vif plaisir. D'abord esquissons la silhouette du conférencier. C'est un grand fantassin barbu aux yeux clairs, un peu rêveurs. Il porte des pantalons tire-bouchonnés, une capote veuve d'une bonne moitié de ses boutons et un passe-montagne de laine brune. Une chéchia de tirailleur devenue informe et tortillée en accordéon lui surmonte la tête. C'est un professeur du collège de Dieppe. Je vois d'ici le succès qu'il obtiendrait en se présentant à son auditoire dans une semblable tenue. C'est néanmoins un fin lettré ayant obtenu d'ailleurs une distinction dans un concours de poèmes normands. Il se présente comme un Normand de Vire (le pays des andouilles, ajoute-t-il spirituellement). C'est principalement dans le bocage normand que se perpétuent ces histoires. Le pays est d'allure assez étrange d'ailleurs mais plutôt bonnasse. Les arbres qui jouent un grand rôle dans les histoires de revenants sont eux-mêmes des arbres domestiques et non les grands arbres sauvages abritant les sombres légendes des Ardennes. Il y a le pommier trapu, les hêtres, les ormes que l'on émonde, les saules et les bouleaux  le long des cours d'eau et les peupliers qui ont l'air de grands époussetoirs balayant le ciel. A ces arbres qui prennent un aspect étrange dans les ténèbres s'ajoutent les taches claires formées par le linge séchant sur les haies. Puis il y a les bestiaux qui soufflent et piétinent dans les pâturages. Et l'on conçoit que de cet ensemble de choses bizarres naissent des bêtes étranges, tels ce dindon blanc qu'un garçon de ferme emporte mais qui devient de plus en plus lourd à mesure qu'il s'éloigne, au point que finalement il est obligé de le rapporter... Ou ce mouton (blanc également) qui bouscule les passants et s'amuse à les faire tomber trois fois[14]. Il y a un lutin, un bon diable de goublin, nommé Dami ou Damel, qui rend toutes sortes de services si l'on sait s'attirer ses bonnes grâces. Puis le conférencier passe aux histoires de Diable. En Normandie, le Diable est presque toujours roulé par un paysan madré. Un paysan appelle Satan à son secours pour favoriser sa récolte, et lui promet la moitié de la récolte -celle qui dépasse au-dessus du sol. Le diable compte déjà s'emparer de copieux charrois de blé, or le paysan plante des carottes et des oignons... Puis c'est l'histoire d'un évêque de Bayeux nommé Fulbert, qui voulait devenir Pape. Mais quatre jours à peine le séparent de l'élection papale et il y avait loin de Bayeux à Rome, surtout à cette époque où l'on ne connaissait ni chemin de fer ni autos. Et comme condition principale il fallait que le postulant eût dit une messe dans la basilique Saint Pierre de Rome. En désespoir de cause, Messire Fulbert s'adresse au Diable qui consent à le transporter à Rome moyennant un certain nombre de conditions, au terme desquelles Satan emportera l'âme de Fulbert si celui-ci ne lui trouve pas trois autres tâches à exécuter, celles-là absolument insurmontables. Fulbert se retrouve à Rome en train de célébrer sa messe, et exige de Satan qu'il pave tout le chemin de Bayeux à Rome. Bien entendu Satan effectue cette tâche en un clin d'oeil grâce à ses pouvoirs surnaturels et à son armée de démons. Fulbert exige ensuite qu'il le dépave. Ce qui est fait aussi vite. Alors Fulbert, désignant la dépouille de l'ancien Pape reposant sur un magnifique catafalque: «  Tu vois cet homme? Eh bien ! Prends son âme et va la laver jusqu'à ce qu'elle soit blanche comme neige  ! » Et comme de juste, l'âme était si noire que le Diable n'y arriva jamais, et que la rivière où s'effectua l'impossible tentative s'appelle le Noireau... Une fois de plus le Diable était roulé. Voici une autre histoire où le Diable berne un Normand. Il est vrai que ce Normand-là était un vieux fou, si fou qu'à soixante ans sonnés il épousa une gentille fillette de dix-neuf ans... Comme de juste le sort qui l'attendait lui hantait l'esprit et il se voyait déjà porteur d'une superbe paire de bois. Un soir, au moment de s'endormir avec sa jeune épouse, il invoqua le Diable et s'endormit. Le Malin lui apparut en songe et lui dit: « Voici un anneau. Laisse-le constamment à ton doigt et tu ne seras jamais cocu ». Le vieux s'éveille et tu devines où il avait le doigt. Il est de fait que s'il avait toujours pu laisser son doigt dans cet anneau-là il n'aurait jamais été coiffé... Le conférencier parla ensuite de faits historiques, la conquête de l'Angleterre par les Normands et celle de la Sicile, et termina en nous récitant une pièce de vers de sa composition sur le Mont Saint-Michel.

 

Dès lors des conférences eurent lieu tous les samedis. Elles furent accompagnées plus tard par divers cours: droit, électricité, allemand, musique, etc, et cela nous permit de trouver le temps moins long.

 Le Théâtre -La Presse

 Parmi les prisonniers se trouvaient quelques acteurs qui, naturellement, s'efforcèrent de créer avec l'autorisation des autorités allemandes un Théâtre qui prit le nom d'Alten-Théâtre. Ce fut d'abord la baraque 59 qui servit de salle de spectacle puis au mois de janvier la troupe se transporta avec ses décors et accessoires dans la baraque 39. Je fus une fois ou deux à ce théâtre. Les places réservées étaient constituées de deux lignes tracées à la craie sur un banc. L'espace compris entre ces deux lignes formait la place réservée. Un nombre tracé à la craie la numérotait. Le spectateur s'asseyait en plein sur ce nombre et sortait souvent du spectacle avec son numéro de place imprimé à l'envers au derrière de son pantalon. Mais au camp on n'y regarde pas de si près. Aux dernières places au poulailler (0 x 60) les spectateurs restaient debout. La scène était constituée de barres rangées à se toucher. Un décorateur plein de bonne volonté avait brossé des faux rideaux sur les portants de chaque côté. Le rideau était formé de deux paillasses ouvertes et cousues ensemble, ornées d'une superbe couleur bleue, de fleurs noires et d'un faux pli rouge vif. C'était plutôt un concert qu'un théâtre, on y jouait des sketches en un ou deux actes. On y joua « Les gaîtés de l'Escadron » de Courteline. Mais la majeure partie du spectacle était constituée de chansons. Siscot, comique inénarrable, Noël, ténor, René Hell, chanteur réaliste, etc... Il y eut aussi des acrobates, les Charley. Ce Théâtre eut bientôt une concurrence: la « Boîte à Graben » sous la direction de Chevalier. Ce fut plutôt une boîte à chahut genre montmartrois, la principale attraction était Joë Bridge, le créateur de ce fameux Gédéon Gueule d'Empeigne qui nous faisait tant rire dans Le Matin... Gédéon à toutes les sauces, en sentinelle allemande, en fantassin français, belge, russe, en turco, en zouave, que sais-je... Puis un nouveau concert fut créé dans la baraque 30. Ses occupants avaient réalisé un prodige. Les instruments de musique manquaient totalement au camp. A l'aide de boîtes à cigares et de cordes qu'ils s'étaient procurées on ne sait comment, ils avaient réussi à improviser des violons, c'était bien un peu criard en vérité, mais enfin c'était de la musique. 

Les trois institutions se faisaient une concurrence affirmée. Les hommes-sandwiches (parfaitement) paradaient dans le camp porteurs de superbes affiches enluminées. Dans les derniers temps on monta un Palais des Sports où l'on donna des exhibitions des sports les plus divers.

 En même temps que les théâtres naquirent les journaux. Il y en eut trois. Le premier en date fut le titre bizarre: « Les Ames Libres ». Il parut sous le patronage des curés et, conçu comme organe religieux avant tout, il ne fut pas du goût de tout le monde. Son concurrent fut « L'Echo d'Alten », journal libéral, humoristique, recevant les derniers tuyaux par fils spéciaux avec les cabinets, les baraques belges et la poste. Il y avait de tout dans ses colonnes: faits divers, chroniques théâtrales, mode... Dans la partie « mode » on pouvait voir que la capote, les bottes russes et le passe-montagne étaient très portés cet hiver.

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L'abonnement à ces deux feuilles hebdomadaires était de 0,05 pfennigs par mois. Les exemplaires étaient copiés à la main par des employés de bonne volonté. Plus tard, ils furent reproduits à la polycopie. Un troisième journal, gratuit celui-là, vit le jour. Hebdomadaire comme ses confrères, il était exclusivement religieux et portait le titre de « Noël ». Les Allemands eux-mêmes mirent en vente dans le camp une feuille hebdomadaire, « Les Nouvelles Hebdomadaires », dont le prix était de 0,10. Je ne sais dans quel but on produisait cette feuille de chou. Elle était remplie des canards les plus invraisemblables. J'en ai un numéro et tu pourras en juger. En plus, nous eûmes parfois des journaux français arrivés dans des colis. Ceux-là furent les bienvenus comme tu peux croire. Je pus lire ainsi « La Liberté » du 4 Décembre, « La petite Gironde » du 10, « Le Matin » du 7 et du 13, et « L'Ouest-Eclair » du 14.

 Le service postal et les colis

 Ce qui nous aida à prendre notre mal en patience et à vaincre les accès de cafard, ce fut certainement les lettres. Dans les hôpitaux on nous avait permis d'écrire quelques rares cartes. Quoique ne comptant pas beaucoup sur leur arrivée, je ne voulais négliger aucun moyen de te faire savoir que j'étais encore vivant. Et j'eus raison, car la moitié au moins de ces cartes arrivèrent à bon port et tu fus ainsi prévenue. La première de toutes les missives que je reçus fut une carte de grand-mère adressée au Konzert Haus à Magdebourg. La partie qui m'en fit le plus plaisir fut certainement celle-ci: « Bébé va bien : il est si gentil..[15].». Je m'en sentis tout ragaillardi et j'attendis avec impatience une lettre de toi. Ce fut une lettre de papa qui arriva. Elle me fit un immense plaisir mais ce qu'il me fallait c'était une lettre de toi... J'attendis plus d'un mois. Les cartes se succédèrent mais pas un mot de ta main. Mille idées folles me passaient par la tête. Puis un beau jour je reçus une carte de toi. Mais elle était si courte ! Tous mes camarades recevaient de longues lettres de 4 pages et je n'avais que quelques lignes... Nous profitâmes d'un départ d'infirmiers regagnant la France pour expédier quelques lettres. Heureusement une des deux que j'avais écrites arriva à bon port et je pus recevoir moi aussi des lettres de 4 pages. Malheureusement je ne pouvais répondre que par des cartes de 6 lignes et encore fallait-il mettre à chaque fois la mention: « Je me trouve à Allen-Graben près de Magdebourg, Allemagne », sous peine de voir nos pauvres cartes déchirées et jetées au panier. De nouveaux ordres réglementèrent ensuite l'arrivée du courrier et il nous fut impossible de recevoir des lettres de plus de 2 pages, à raison d'une par quinzaine au plus. Si la deuxième règle ne fut pas suivie strictement, la première le fut et ceux d'entre nous à qui était adressée une lettre de plus de deux pages se retrouvèrent avec une enveloppe ne contenant qu'une brève note du commandement allemand nous informant que la lettre était trop longue. Vers le 10 Janvier, le colonel Von Quer nous débarrassa de ses règlements draconiens en rendant son âme au Diable. Son successeur céda aux sollicitations et on nous permit d'écrire une carte par semaine. Cela alla mieux.

 Le service des mandats par contre commença par marcher d'une façon déplorable. Au moment où j'écris ces lignes, je n'ai pas encore reçu mon mandat envoyé au début de Novembre et nous sommes au 22 Janvier. Il me restait 22 x [16]à mon arrivée à Allen Graben mais avec mes achats d'effets et des vivres cela ne me conduisait pas loin. Et je passai les mois de Novembre et de Décembre sans un pfennig en poche. C'était dur car le régime du camp n'est guère nourrissant, mais j'étais trop fier pour emprunter. On nous payait nos mandats en marks. On commença par nous les solder à 8 m 09. Puis les embarras financiers de l'Allemagne augmentant à mesure que durait la guerre et le numéraire manquant de plus en plus on nous les solda à 8 m 47 pour 10 francs. Il nous était interdit de posséder en poche plus de 10 marks à la fois. Ainsi ceux qui reçurent des mandats de 20 x ne touchèrent que 10 marks.On leur remit une quittance qu'ils devaient se faire rembourser quinze jours plus tard.  Plus tard cette mesure fut élargie et les mandats de 20 x furent payés intégralement. Le service des colis donna lieu lui aussi à d'invraisemblables accrocs. Les paquets arrivèrent pour commencer absolument pillés. Toutes les friandises et les vêtements de laine avaient disparu. Et le plus fort était qu'on faisait payer au destinataire des droits de douane exorbitants sur les objets volés. Le premier colis que je reçus fut le tricot que tu m'avais envoyé accompagné de deux barres de chocolat. Je dus payer 0 x 45 de droits de douane (11 sous français)... Lorsque je reçus celui de grand-mère les droits de douane étaient supprimés ou plutôt on vendait les conserves, le tabac et les chocolats contenus dans les colis pour les payer. Et il fallait encore débourser 20 pfennigs (0.25) pour le transport de la gare au camp. Plus tard, vers la mi-Décembre, on ne paya plus rien. Mais les Allemands usèrent d'un stratagème peu élégant pour nous soustraire le contenu en vivres de nos colis. Ils firent afficher dans les baraques un communiqué nous informant que nous pouvions nous faire adresser des vivres et du tabac. Beaucoup écrivirent dans ce but mais dans l'intervalle séparant l'envoi des lettres de la réception des colis, un second communiqué parut, nous informant que vivres et tabac seraient confisqués !

Vers la fin Novembre, je reçus le caleçon qui contenait le portrait de notre mignon. Quel heureux moment lorque j'eus défait l'enveloppe et que j'aperçus la photo! Il te ressemble beaucoup et c'est tant mieux. Tu es si jolie, ma mienne. En effet il est bien fort et s'il continue, cela fera un fier lascar, notre petit gars. Et ta photo, je l'ai dévorée de baisers. Il y a au coin de tes lèvres une place où la photo est effacée : c'est la mignonne fossette où j'aimais tant mettre des baisers quand nous étions l'un près de l'autre dans notre nid. Cette chère image a été ma principale consolation durant ma dure captivité. Que de fois, quand le cafard m'étreignait je l'ai retirée de l'enveloppe et je l'ai regardée longtemps longtemps, une buée humide au coin des yeux... J'ai tant souffert, si tu savais... Sans doute tu liras sur mon visage amaigri et décoloré tout ce que j'ai enduré de souffrances physiques... Mais ce que tu n'y verras pas, ce sont les affres morales qui m'ont torturé lorsque je me suis vu mutilé le soir d'une défaite...

Le 15 janvier je reçus un colis de l'usine qui me fit plaisir en m'apportant un peu de réconfort... Le 26 décembre je t'en demandai un sur une carte. A l'heure où je t'écris j'ai reçu trois petits colis de Cherbourg mais pas ce que j'avais demandé (10 Février).

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 Mr Joseph Laurent 74 bis rue Philippe de Gérard Paris 18eme
Pierre Bauchardy 42 Rue Caroline (.. illisible) Genève (Suisse)

 E. Noël 31 Rue de la Porte saint Denis Conflans Ste Honorine S. et Oise

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Melle Marie Bertrand 29 Grande Rue Chatelet Belgique

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Melle Jeanne Marie, Melle Ligot, Melle Touret

M et Mme Ligot
M et Mme Gilles

Docteur Kraëmer
M le Doyen Roger  Orphelinat Ste Famille
M Beylet Melle et Mme Pharmacien

M et Mme Guillemin

M et Mme Helsonn

Hamich  1er tirailleurs algériens Mle  10952  Alger

Hadadou Mohamed 1er tirailleurs algériens 3eme compagnie Mle  11571 Alger

André Dablaing 68 Rue de Rivoli Paris

Auguste Lethiais 56 Rue de Bourgtehoulde Elbeuf

Clément Hamelin Rue Labbé Maxent Ille et Vilaine
François Rochefort Ambonnay près Rugles Eure

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Mme Thérèse Roger
Boulangère
21 Rue d'Ig sauval Ste Adresse

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Marcel Perrochon 24 Rue des Phares Ste Adresse
M .O. Levieux Maréchal des Logis d'artillerie 10 B en campagne

par Versailles
Melle R. Binay 61 Rue Gustave Brindeau Le Havre

Melle Marthe Baurel 16 Quai de l'Ile Le Havre

Melle Louise Levieux Route de Port Bayeux Calvados

Paul Lelong 3 Rue Rose Harel Lisieux

E. Gottschelk Remscheid (illisible) Rhénanie
Paul Frank (illisible...) str 11, Duisburg am Rhein
Henri Monségu 17 Rue Belleville Bordeaux

Pierre Dubois Avenue de Cocherel Dinan

 Florentin Cagnard 54 Rue Vulfran-Warmé Amiens Somme

Lucien Cluzel rue des Brandes Montoicq (Allier) 152eme d'Infie 4eme compie Gérardmer (Vosges)

  

Notes de lecture

Ces souvenirs étaient consignés au crayon à papier, dans un petit carnet noir, d'une écriture minuscule, très fine et très nette, comme celle de quelqu'un qui économise au maximum le papier, avec une calligraphie et une orthographe rigoureusement impeccables. Sur la couverture du carnet s'étalait en biais l'inscription «SOLDATENFREUND », en lettres gothiques qui avaient été autrefois dorées. Le carnet datait de 1915. Il contenait un certain nombre d'informations usuelles dans l'armée allemande de l'époque sur le royaume de Prusse et l'organisation de l'armée impériale (Deutsche Reichsheer) et de celle des royaumes sujets (Die übrigen deutschen Truppenteile: Sachsen, Bayern, Württemberg).

 Ce journal intime, écrit à l'unique intention de sa femme, était bien trop personnel pour que le moindre soupçon de son contenu ait filtré jusqu'à nous du vivant de son auteur. C'était inévitable, mais très dommage. En déchiffrant, bien des années après sa mort, cette minuscule écriture minutieuse, l'émotion d'avoir en mains un témoignage direct, vécu, de ce qu'on ne sait plus que dans les grandes lignes par les livres d'Histoire, se mêlait à celle de découvrir, par delà l'idéologie d'un autre temps, un homme tendre, sentimental, vindicatif, parfois féroce et somme toute très humain et très vulnérable, dont je n'avais jamais soupçonné l'existence à l'intérieur de ce personnage taciturne et lointain qu'avait été mon grand-père. Malentendu total. En découvrant par ces souvenirs d'outre-tombe combien, au fond, nous aurions pu être proches, j'eus l'impression de prendre en pleine figure une fois de plus l'étrange ironie de l'existence.

Eric Delacour

Authie, Décembre 2009

 
Carte de la bataille de Charleroi


Notes 

[1]    Lebel: fusil réglementaire de l'armée française.

[2]    Meule (région.)

[3]    Obus comprenant une charge explosive entourée de grappes de balles.

[4]    Caisson à munitions : la remorque qui accompagne les pièces d'artillerie pour l'approvisionnement en munitions.

[5]    D'après la description qui suit immédiatement, il s'agirait plutôt d'un pistolet automatique que d'un revolver. Souci littéraire pour éviter une répétition ?

[6]    Il n'est pas agréable d'apprendre par une confidence posthume que votre grand-père a achevé de sang-froid un homme blessé. Mais le mot « agréable » n'a aucun sens ici, quand l'homme blessé est un tueur, et que son adversaire, lui-même grièvement blessé, est en danger de mort. Ce qui est gênant pour un lecteur contemporain est cette commodité, typique de l'époque, de transférer à Dieu les responsabilités. Mais après tout les individus du XXIe siècle n'ont pas à juger ceux de 1914: les événements et les esprits sont si profondément dissemblables... 

[7]    Le « bluff allemand » fut un poncif de la littérature française du temps. Ici, il n'y eut guère de « bluff » malheureusement pour le narrateur : la forteresse de Maubeuge (défendue par une garnison de 35000 hommes) avait été investie dès le 24 Août, et capitulera officiellement le 7 Septembre après le pilonnage de l'artillerie de siège allemande, dont le fameux obusier de 420, qui avait écrasé les tourelles d'artillerie des forts.

[8]    Humour conscient ou involontaire ?

[9]    Allusion, sans doute, au viol de la neutralité belge et aux propos du chancelier Bethmann-Hollweg qui appela « chiffon de papier » le traité garantissant la neutralité de la Belgique. Les journaux français donnèrent une large publicité à ces propos qui provoquèrent l'indignation.

[10]  Poudre fine.

[11]  Le patriotisme voit la paille dans l'oeil du voisin et  ne discerne pas la poutre dans le sien : on se rappelle comment les chefs français conduisirent la guerre dans une souveraine indifférence aux pertes humaines.

[12]  Célèbre bandit.

[13]  Avec tout le respect que j'ai pour le narrateur, cette anecdote propagée par ouï-dire a un air d'authenticité douteux.

[14]  Il existe de nombreuses variantes de la légende où une apparition nocturne fait tomber ses victimes d'une bourrade (le « Moine bourru » ).

[15]  Le bébé en question était mon propre père... Il est toujours étrange de se figurer que nos parents, maintenant disparus, ont été des petits bébés dont l'avenir était une page blanche, quand ils étaient entourés eux-mêmes de leurs parents, encore plus disparus, et ainsi de suite...

[16]  L'unité de compte est illisible, c'est une sorte de petit « x ».

 

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